La « Pleine Conscience » est à la mode et fait un tabac. Mise au point par l’Américain Jon Kabat-Zinn et répandue en France par des médecins comme Christophe André, cette méthode testée scientifiquement se pratique aussi bien dans les hôpitaux que dans les entreprises ou les écoles. Elle est aussi connue sous le nom de MBSR : Mindfulness Based Stress Reduction traduit par « réduction du stress basée sur la Méditation de Pleine Conscience ». Nous montrerons ici que cette technique est une forme de yoga pratiquée depuis les débuts du RYE, soit depuis des décennies, mais qu’elle ne contient pas tout le yoga. La Pleine Conscience apparaît comme une facette du yoga que nous enseignons au RYE.

Qu’est-ce que la « Méditation de Pleine Conscience » ? Dans son ouvrage de référence, Le miracle de la Pleine Conscience, le célèbre Maître bouddhiste Thich Nhat Hanh explique qu’il s’agit tout simplement d’être là, pleinement présent. Il donne un exemple : « Lorsque nous lavons les assiettes, lavons les assiettes ! Cela signifie que nous devons être complètement conscients du fait que nous sommes en train de laver les assiettes. À ce moment-là, je suis entièrement moi-même, en harmonie avec ma respiration, conscient de mon corps, de mes pensées et de mes gestes. Je suis fermement présent et non pas dispersé, semblable à une bouteille ballottée à la crête des vagues sur une mer agitée. » Notons que nous retrouvons ici la définition-même du yoga par Patanjali : « Le yoga est l’arrêt des vagues de la conscience. » Thich Nhat Hanh précise que je lave la vaisselle pour laver la vaisselle et non pour obtenir des assiettes propres ce qui me projetterait dans le futur. Jon Kabat-Zinn, au début de son livre Où tu vas, tu es, décrit ainsi sa méthode : « La Pleine Conscience signifie faire attention de manière particulière : délibérément, au moment présent et sans jugement de valeur. » Il la résume par cette formule : tout est là. « Quand nous comprenons que tout est là, écrit-il, nous pouvons abandonner le passé et l’avenir et nous éveiller à ce que nous sommes maintenant. » La Pleine Conscience court-circuite le mental qui nous entraîne dans des élucubrations sans fin et nous fait tourner en rond comme des toupies. Elle nous ramène à nous-mêmes.

Cette méthode, nous l’avons introduite depuis plus de quarante ans auprès de nos élèves et longuement développée au RYE. Par exemple, lorsque nous demandons aux enfants de ressentir leur corps puis d’observer leur souffle, ne sommes-nous pas en plein dans la MBSR que nous appelons plus simplement yoga ? Nous exerçons aussi la Pleine Conscience quand nous faisons entrer les élèves silencieusement en classe en leur enjoignant d’être conscients de chacun de leurs gestes, comme dans un film au ralenti jusqu’à ce qu’ils soient assis à leur place, un livre ouvert devant eux. Fréquemment, durant un cours de philosophie, je stoppe la course mentale des concepts pour revenir aux sensations présentes : l’étudiant habite quelques instants la plante de ses pieds ou sa cage thoracique soulevée par sa respiration. Il peut aussi écouter les sons autour de lui. Tout cela au nom du yoga qui le relie au cadeau inestimable du présent. Jon Kabat-Zinn reconnaît d’ailleurs explicitement sa dette envers le yoga. Dans une interview parue dans le Nouvel Observateur du 27 avril 2015, il déclare : « Pour introduire ce programme de réduction du stress, l’idée fut de s’inspirer des principes de la méditation bouddhiste et du yoga. » On ne saurait être plus clair. Comme nous l’avons fait au RYE avec le yoga, Kabat-Zinn a désenclavé une méthode de méditation de son environnement religieux pour l’adapter à l’Occident laïque et en faire un outil scientifiquement reconnu.

Mais le yoga ne se réduit pas à la « Méditation de Pleine Conscience » qui n’est qu’un de ses aspects. La MBSR se concentre sur la présence du présent : ici et maintenant. Certes, le passé n’existe plus et le futur n’existe pas encore. Si nous voulons être pleinement, inutile de ressasser le passé ou de se perdre en vaines conjectures ! Cependant, pour reprendre l’analyse philosophique du temps telle que la présente notamment saint Augustin, il n’y a pas que la présence du présent offerte par nos perceptions immédiates. On distinguera trois sortes de présent : le présent du passé ou la mémoire, le présent du présent et le présent de l’avenir tissé par l’attente comme le dit Augustin. Notre esprit évolue dans un éternel présent contenant ces trois volets. La Pleine Conscience ne concerne que celui du milieu. Tel n’est pas le cas du yoga, notamment du raja yoga que nous enseignons au RYE et qui nous relie aussi au passé en ravivant des souvenirs tout comme à l’avenir en y projetant des pensées positives pour qu’elles se réalisent.

Commençons par le « présent du passé » : l’élève se représente – présente à nouveau –  un événement passé sur la scène de la conscience. Il se remémore un moment d’histoire, un passage de roman, une liste de vocabulaire, voire une règle mathématique en les visualisant dans son espace intérieur ou en se les répétant mentalement. Cette culture de la mémoire est un pilier de l’apprentissage que le yoga permet de développer. Voici un exercice donné à nos élèves : après avoir pris conscience du corps et du souffle (présent du présent), ils sont invités à se remémorer en détails le parcours qu’ils ont effectué pour venir à l’école ou la visite du musée que nous avons vu hier ou encore la vidéo qui vient d’être projetée (présent du passé). En Grèce antique, Pythagore propose de repasser en soi les événements marquants du jour avant d’aller se coucher pour aiguiser son discernement. Platon, lui, conseille de se remémorer de belles scènes de la vie au moment de s’endormir pour jouir d’un sommeil serein. Oui, on pratiquait bel et bien le raja yoga dans les écoles philosophiques de Grèce !

Le « présent du futur » s’entraîne quand on veut se préparer mentalement à une situation comme un examen. L’élève est amené à visualiser clairement les circonstances en s’y impliquant et à se répéter mentalement une courte phrase positive dans un état de détente : « j’ai confiance en moi », « je réussis cette épreuve », « tout va bien »… Tel est le sens du sankalpa, mot sanscrit signifiant « résolution » ou « intention forte ». Il est comparable à une graine que nous plantons maintenant dans notre subconscient en attendant qu’elle germe et fleurisse dans le futur. Le sankalpa accompagnant le yoga nidra fait ainsi appel au « présent du futur ».

En conclusion, la « Méditation de Pleine Conscience » et le RYE devraient marcher main dans la main puisque les deux prennent leur source dans une tradition millénaire qu’ils ont adaptée au monde d’aujourd’hui : le yoga.

Jacques de Coulon