Depuis plus de 40 ans, Chantal Zappini, professeure de yoga et éducatrice spécialisée, introduit les techniques de yoga auprès d’enfants et de jeunes en situation de handicap moteur, cérébral ou placés judiciairement. Elle intervient également auprès des enseignants et des personnels éducatifs pour leur transmettre les outils du yoga et surtout sa passion.

Comment avez-vous découvert le yoga ? Le yoga auprès des enfants ?

C.Z. Journaliste de formation, déçue de mes débuts de carrière, je me suis reconvertie assez rapidement dans l’éducation spécialisée. Voilà donc plus de quarante ans que je travaille avec des enfants et des jeunes en situation de handicap moteur, cérébral ou placés par le juge.

En 1975, j’ai découvert le yoga et il est rapidement devenu un fil rouge dans ma vie. Très vite, j’ai eu le souhait d’utiliser ces outils dans ma profession. Je me suis donc investie dans la formation et la connaissance approfondie des textes. J’ai suivi la formation de Charles Watelle – professeur de yoga, auteur du livre Yoga, Troubles et Handicaps – ainsi que les enseignements de l’indien TKV Desikachar qui a largement contribué à l’essor du yoga thérapeutique. Je me suis bien sûr formée aux techniques RYE. J’ai commencé à suivre les premiers stages en 2008 avant de me décider à passer mon certificat. J’ai présenté mon mémoire en 2015 sur le thème “L’adolescent et le jeune adulte infirme moteur, cérébral et le yoga”. Enfin, je me rends régulièrement dans l’ashram de Satyananda en Inde à Rikhia, pour perfectionner mon apprentissage.

 

Comment utilisez-vous les techniques de yoga dans votre activité professionnelle ?

C.Z. Dès 1984, j’ai eu la chance de pouvoir utiliser le yoga auprès des enfants avec lesquels je travaillais alors et qui souffraient d’autisme ou de trisomie. Depuis 2005, j’interviens dans un établissement médico-social de ma région (Bourgogne-Franche-Comté) tenu par l’Association des Paralysés de France (APF). Il accueille des jeunes âgés de 14 à 21 ans en situation de handicap moteur et cérébral. Jusqu’en 2013, je me rendais trois soirs par semaine au centre pour accompagner des jeunes en séance individuelle. Aujourd’hui, j’interviens tous les lundis après-midi auprès d’un petit groupe de six jeunes qui ne sont pas scolarisés à l’extérieur.  

 

Comment organisez-vous vos séances ?

C.Z. Chaque séance est menée autour d’un thème. Par exemple, la semaine dernière j’ai construit la séance autour de la joie. J’utilise souvent une histoire ou une philo-fable pour la dérouler ; les jeunes en sont friands !

Je suis la progression sur l’échelle de Patanjali enseignée par le RYE. En Yama (bien vivre ensemble), nous commençons souvent par un chant collectif en utilisant les sons des voyelles. Travailler la voix leur permet de se reconnecter à eux-mêmes et de mieux ressentir leur souffle.

Pour éliminer les toxines et les mauvaises pensées (Niyama), lorsqu’ils ne peuvent pas faire les exercices de frottement et de nettoyage, je leur donne de la terre à malaxer pour faire travailler leurs mains et leurs doigts qui sont souvent très crispés.

En ce qui concerne les asanas (postures), nous travaillons sur l’ouverture du corps et du souffle. Je leur fais visualiser des gestes du quotidien : ouvrir les rideaux, regarder par la fenêtre, monter sa fermeture éclair, tirer la cloche, etc. Cela leur permet de visualiser le corps. J’essaye aussi de les faire travailler sur des mouvements de torsions et d’extensions en insistant particulièrement sur le bassin qui est souvent bloqué à force de rester coincé dans un fauteuil.

La séance se termine toujours par un yoga nidra (technique de méditation dite “yoga du sommeil éveillé”). Pour ceux qui n’arrivent pas à visualiser leurs corps, je touche avec mon index ou avec une plume les parties du corps unes à unes.

 

Quelles sont les précautions à prendre, les spécificités à avoir en tête pour travailler auprès de ces jeunes ?

C.Z. Avant tout, il faut savoir regarder les choses de façon très ouverte. Ce n’est pas parce que les gestes d’une personne ne sont pas aboutis qu’il y a forcément une limitation intellectuelle. Il faut savoir capter l’autre dans ce qu’il a de plus subtil.

Pour les exercices, on ne peut rien calquer sur le modèle classique des postures et des respirations. Les enfants ne peuvent pas tous s’asseoir et de nombreux mouvements ne leur sont pas accessibles. Par ailleurs plusieurs ont vécu des traumatismes avec lesquels il faut être très prudent. En réalité, chacun donne sa propre direction. J’ai beaucoup appris auprès des jeunes du centre APF, j’ai dû m’imprégner intellectuellement, comprendre et accueillir le handicap.

 

Quels sont les effets de ces séances ?

C.Z. Cela les aide beaucoup, physiquement comme moralement. Je mène les séances en collaboration avec ma collègue kinésithérapeute. Ensemble, nous avons remarqué que, grâce au travail de visualisation à travers les postures, les jeunes ont acquis une conscience de leur corps qu’ils n’avaient pas auparavant. Ils arrivent désormais à situer des parties qu’ils ne ressentent pas. Le yoga permet vraiment d’optimiser l’efficacité des séances de kiné car les jeunes y arrivent plus relâchés, détendus.

Je constate aussi beaucoup de progrès au niveau de la compréhension de leur mental. Ils arrivent désormais à mettre des mots sur certains mal-être qu’ils n’arrivaient pas à exprimer et à mieux gérer leurs émotions. Par exemple, il y a une jeune fille qui est sujette à des crises de stress dès qu’elle essaye de s’exprimer. Depuis qu’elle fait du yoga et notamment des exercices sur le souffle, elle commence à prendre le temps de respirer, elle arrive à mieux comprendre et donc à mieux gérer ses angoisses.

 

Utilisez-vous les techniques de yoga auprès d’autres publics ?

C.Z. Connaître la situation du handicap m’a appris à être plus réceptive, plus à l’écoute des autres. J’ai donc mis cette compétence à disposition du Foyer de l’Enfance de Belfort pendant plusieurs années. Le foyer accueille des enfants en difficulté ou en danger, confiés par leurs familles ou par mesure judiciaire au service de l’Aide Sociale à l’Enfance. Là-bas, je travaillais en binôme avec une psychologue. Les outils du yoga aidaient les enfants à maîtriser les volcans émotionnels qui pouvaient surgir en eux. Ces enfants ressentent tellement de colère qu’il leur est parfois insupportable de se remettre en lien avec eux-mêmes.

Face aux résultats encourageants obtenus avec les enfants, les éducateurs du Foyer m’ont demandé une formation aux techniques de yoga et de relaxation. Ils ressentent la souffrance des enfants et de leurs familles et se retrouvent eux-mêmes en situation de détresse. J’ai donc organisé une première session de formation cette année en me focalisant sur l’éveil de l’attention, la présence et la conscience. Une seconde session devrait être organisée l’an prochain.

Enfin, j’interviens aussi dans trois écoles de la région de Belfort, dont un établissement classé Zone d’Éducation Prioritaire. J’ai pris mon bâton de pèlerin et suis allée proposer moi-même les formations aux enseignants de maternelle et de primaire. Cette année, nous avons travaillé sur la pratique sans omettre l’apport théorique de soutien. Avec ces séances, les enseignants m’ont dit avoir plus de confiance en eux et plus de plaisir en classe. Ils ont osé utiliser les outils simples et ludiques pour ramener l’attention des élèves et ont déjà pu observer les effets bénéfiques sur les enfants et sur eux-mêmes, qu’il s’agisse de l’amélioration du climat de classe ou de l’apprentissage. Si tout se déroule normalement, je devrais poursuivre les formations l’an prochain.

 

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui souhaiteraient travailler avec des enfants en situation sensible ?

C.Z. Le plus important est de comprendre ce qu’est le yoga en dehors des postures. Le yoga c’est avant tout savoir vivre-ensemble, éveiller la confiance et le respect de soi et des autres. C’est aussi développer la joie pour grandir. C’est une vraie philosophie dont le professeur doit être imprégné. Par ailleurs, il faut être très bien entouré. Je suis certes passionnée par mon métier mais ce qui fait ma force c’est aussi l’accompagnement et le soutien de toutes les équipes.