Soucieux de préserver la nature de leur pratique, des professeurs de yoga me posent parfois cette question : en introduisant le yoga en classe, ne craignez-vous pas de le réduire à un simple outil, de le couper de ses racines et d’en faire une panoplie de gadgets en surfant sur la vague du bien-être ? Cette interrogation me semble pertinente et je réponds que chaque exercice proposé s’inscrit dans la tradition ancestrale du yoga et que l’enseignant doit connaître l’origine de tout ce qu’il fait vivre aux élèves.

Au RYE, nous avons la préoccupation constante de rester connecté aux sources du yoga. Nous n’inventons rien, nous nous contentons d’adapter à l’école laïque actuelle des méthodes millénaires que nous avons reçues de nos maîtres. Micheline Flak, fondatrice du RYE, s’inscrit dans la lignée de Swami Satyananda et je fus formé par l’Egyptien Hamid Bey puis à l’école du « yoga de l’énergie » de Roger Clerc. Mais au fait, qu’entend-on par tradition ?

 

La tradition : un puissant foyer d’énergie transmis d’âge en âge

De nos jours, la tradition a trop souvent mauvaise presse. On la confond avec le traditionalisme, voire avec l’intégrisme, comme si les personnes attachées à une tradition étaient des fossiles figés dans le passé. Nous voici sommés d’être progressistes et de nous renouveler sans cesse en étant tournés vers l’avenir ! Très bien mais être « en marche » vers un but suppose justement la conscience du chemin parcouru, par nous mais aussi par nos ancêtres. N’est-ce pas grâce à la force motrice de ses eaux en amont provenant de sa source qu’un fleuve s’écoule vers la mer, sa destination ?

Ce trajet déjà effectué symbolise la tradition. L’image du cours d’eau en souligne le dynamisme. Loin d’être un repli dans un passé qui sent le renfermé, la tradition s’ouvre vers le futur. Mieux, elle apparaît comme la condition de toute progression. En voulant la nier, on se priverait d’élan. Et peut-on arriver à bon port en ne sachant plus d’où l’on vient ? Se couper de la tradition, c’est errer comme un amnésique dans l’insoutenable légèreté du présent, sans repères et ballotté comme un fétu de paille dans les vents changeants des modes. D’où ce défi essentiel : comment trouver le bon angle face au passé pour qu’il nous permette de nous dépasser ?

Mais revenons à l’étymologie du mot « tradition » ! Il vient du verbe latin tradere signifiant « transmettre ». Plus précisément, on y trouve le préfixe trans (au-delà) et le verbe dare (donner). La tradition implique donc une action de « donner au-delà », de faire passer une richesse à quelqu’un d’autre comme on léguerait un héritage. Dans ce sens, nous recevons le yoga à travers une lignée de transmission remontant à l’aube des temps. Nous ne nous emparons pas du yoga pour le cuisiner à notre propre sauce. C’est le yoga qui vient à nous pour autant que nous nous ouvrions à ce puissant mouvement venu de loin. « Vous serez guidé » me disait Hamid Bey. Souvent, avec Micheline Flak, nous avons senti que le RYE était porté par un courant profond.

Le philosophe Henri Bergson compare les traditions à des itinéraires défrichés par des explorateurs et comprenant des étapes, comme celles des Yoga Sutras de Patanjali. Il donne l’exemple de Livingstone découvrant l’Afrique centrale et le cours du fleuve Zambèze. Cet aventurier britannique établit une cartographie de ses voyages, ce qui permit ensuite à Stanley de suivre ses traces. Les maîtres du yoga ont eux aussi cartographié les paysages intérieurs de la conscience menant au cœur de l’être. Le pratiquant du yoga ressemble à un Stanley suivant les indications de ses prédécesseurs. Sans ces repères, il risque fort de s’égarer dans la jungle de ses pulsions. La tradition se présente ici comme un « chemin à suivre », une « voie déjà parcourue » afin que nous puissions nous mettre en marche sans nous perdre.

Autre image : celle des racines d’un arbre. Plus elles sont profondes, plus le chêne sera vigoureux et plus il s’ouvrira vers le ciel. Ainsi en est-il de la tradition : mieux nous sommes reliés à elle, plus elle nous prodiguera de la sève qui nous fortifiera. Les moines tibétains l’ont bien compris : l’un des préliminaires à la méditation consiste à visualiser au-dessus de leur tête la lignée de leurs maîtres  remontant dans le temps. Ils se connectent ainsi à leurs « racines du ciel ».

 

La tradition du yoga dans nos écoles du vingt-et-unième siècle

Au RYE, nous veillons à ne pas nous couper de la tradition du yoga pour ne pas le dénaturer. Répétons-le : nous ne créons rien de nouveau ex nihilo mais nous adaptons des méthodes traditionnelles à l’environnement scolaire d’aujourd’hui, ce qui constitue déjà un grand défi. Nous ne présentons pas un assortiment sur mesure de petits trucs, ni une gamme de recettes miracles applicables en toutes circonstances par le premier venu. Deux règles d’or seront respectées :

1. Formation et pratique de l’enseignant : il a suivi une formation sérieuse en yoga, tout comme le professeur de mathématiques ou de langues a étudié puis exercé sa matière. Il pratique lui-même le yoga avec régularité, en particulier les exercices qu’il transmet à ses élèves.

2. Lien avec la tradition : l’enseignant saura citer les sources de chaque exercice. Il sera capable d’expliciter ce rapport à la tradition à ses élèves comme à toute personne qui le lui demandera. Les formateurs du RYE veillent à ce que tout enseignant certifié puisse donner l’origine des méthodes proposées.

Voici quelques exemples de ce lien essentiel avec la tradition : sur le plan corporel (asana), la posture des « bras en chandelier » vient de l’Egypte ancienne. Nous l’observons sur de nombreuses fresques ou statues, par exemple au musée du Louvre. Cette position des bras symbolise le KA, l’énergie vitale. On l’expliquera aux élèves en leur montrant des images puis on leur fera exécuter l’exercice suivant :

  • – Debout, bien droit, bras le long du corps, inspirez en pliant les avant-bras. Expirez dans cette position.
  • – En inspirant, écartez les coudes du corps tout en gardant les mains vers les épaules. Les bras sont parallèles au sol. Expirez dans cette posture.
  • – Inspirez et dépliez les avant-bras en les levant vers le ciel  pour vous retrouver en chandelier. Expirez puis oubliez un instant votre souffle pour contrôler la rectitude de votre position : bras et avant-bras en équerre dans le plan du corps, coudes tirés vers l’arrière…
  • – Tout en gardant la posture du chandelier, inspirez en serrant les poings puis expirez en les ouvrant. Vous vous remplissez d’énergie. Répétez trois fois cette respiration.
  • – Expirez en redescendant les avant-bras vers l’épaule que vous toucherez avec les mains, bras parallèles au sol.
  • – Dans cette posture, inspirez par le nez en élevant les coudes au maximum puis expirez par la bouche et par saccades en abaissant graduellement les bras le long du corps (respiration purifiante). Dépliez enfin les avant-bras.

Autre exemple : les postures inversées. Les plus connues, issues de la tradition comme Sirshasana (pose sur la tête) ou Viparita Karani (sur le dos, jambes en l’air), ne sont pas praticables dans une salle de classe. Par contre, pour mieux irriguer le cerveau, nous demanderons aux élèves de mettre la tête dans les bras en position assise ou d’imiter la pendule lorsqu’ils sont debout en fléchissant le haut du corps et en laissant pendre les bras dans un mouvement de balancier. Ce dernier exercice se trouve d’ailleurs décrit dans les traités traditionnels de yoga où il se nomme dolanasana (pose de la pendule).

Sur le plan respiratoire, nous introduirons la respiration complète par la pratique de « l’arbre qui pousse » décrite dans nos ouvrages. Elle permet de bien ressentir les trois niveaux de la respiration (basse, moyenne et haute) tout comme le mouvement ascensionnel du souffle. Les exercices de fixation d’un point au centre d’un cercle coloré puis de visualisation de l’image rémanente proviennent de tratak. Bref, tout entraînement proposé aux élèves trouvera un point d’ancrage dans le hatha yoga ou le raja yoga.

Dans notre livre « Le manuel du yoga à l’école », Micheline Flak et moi-même avons indiqué ce lien avec la tradition pour chaque exercice. Il en va du sérieux comme de la vitalité du yoga à l’école. Sans cette sève qui l’irrigue, il risquerait de perdre jusqu’à son nom et de tomber dans l’oubli comme certaines méthodes au nom ronflant qui passent de mode. Tel n’est pas le cas du yoga porté par le souffle de la tradition.

Jacques de Coulon

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