Ma jeunesse passée au Liban fut assombrie par la montée des communautarismes et le repli dans des « identités meurtrières » pour reprendre les termes d’Amin Maalouf, l’un de mes condisciples du Collège de Jamhour, sur les hauteurs de Beyrouth. Les premiers attentats instillèrent la peur dans les esprits tout en accentuant les crispations identitaires, prémisses d’une guerre civile future où je perdis plusieurs camarades de classe. Très tôt, je remarquai que les racines de la violence poussent à l’intérieur de l’être humain : sa conscience rétrécit en se rabougrissant. C’est avant tout pour lutter contre cette dérive que je me suis intéressé au yoga et que, revenu en Suisse, je l’ai introduit auprès des enfants au milieu des années 70. Aujourd’hui, des extrémistes voudraient « libaniser » l’Europe en fanatisant certaines personnalités fragiles pour les pousser au djihad et en insufflant la terreur dans la population pour qu’elle se barricade.

 

Il faut l’affirmer clairement : c’est d’abord dans les esprits qu’on gagnera la guerre qui nous est déclarée et non en s’enfermant dans des quartiers de haute sécurité. C’est en évitant les dérives émotionnelles et en calmant les vagues de notre mental que nous relèverons le défi. Or telle est la définition-même du yoga qui se révèle en l’occurrence un moyen essentiel, voire « l’arme » absolue, de ce combat. Notre civilisation ne perdurera qu’à deux conditions : – dépasser les « identités meurtrières », en particulier religieuses ; – se doter d’un esprit solide, capable de résister aux peurs et aux manipulations qui font de nous des zombies. Dans les deux cas, le yoga se trouve en première ligne, surtout dans l’éducation des jeunes générations. Nous l’avons affirmé dès la fondation du RYE en 1978 : le yoga n’est pas une religion mais une science de la conscience permettant justement de transcender les clivages identitaires en devenant ce que nous sommes au plus profond, un être à la fois unique et relié à toute l’humanité. Les Maîtres qui nous ont inspirés nous ont confirmés dans cette voie. Swami Satyananda, dans son remarquable ouvrage « Sure ways to Self-Realization », montre que les pratiques de méditation du yoga se retrouvent dans toutes les cultures et ne se limitent à aucune d’entre elles. Nous voici au-delà de toute sclérose mentale, terreau des intégrismes. En pastichant la célèbre phrase attribuée à Malraux, nous pourrions dire aujourd’hui que « le vingt-et-unième siècle sera au-delà des religions ou ne sera pas ». Au-delà des religions institutionnalisées et donc laïc. Le RYE a toujours revendiqué sa laïcité, cette valeur si menacée en ce moment. Le RYE ne s’est jamais affilié à une chapelle. Dès ses débuts, il a intégré diverses écoles de yoga ou différentes méthodes comme le théâtre, la danse, le travail sur les contes et bien d’autres présentées lors des ateliers de formation. Seule condition : être dans l’esprit du yoga, c’est-à-dire l’élargissement et l’élévation du niveau de conscience. Le RYE n’exclut aucune pratique parente comme par exemple aujourd’hui la fameuse voie de la « pleine conscience ». Mais le yoga inclut et dépasse ces techniques à la mode. Pour la simple et bonne raison qu’il est la source de toutes ces rivières d’épanouissement personnel. Le RYE reconnaît certes les bienfaits de ces « cours d’eau » mais il ne sera pas une simple ramification de l’un d’eux, aussi « tendance » soit-il ! « Chaque âme est et devient ce qu’elle regarde » avait coutume de dire Platon. Après les attentats de Paris, ce constat prend un relief particulier. Des scènes de violence tournent en boucle dans les médias et donc dans nos consciences. Des visages de victimes mais aussi de meurtriers peuplent nos espaces intérieurs, nous obsèdent. Comment gérer tout cela ? Epictète, le philosophe stoïcien, nous donne une clé : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais la façon dont ils se les représentent. Travaille donc sur tes représentations ! » Ces jours-ci, en matière de représentations, nous sommes servis. Mais que faire pour calmer le flux de ces représentations, pour les transformer en neutralisant leur violence et pour ne pas se laisser envahir par la peur ou le découragement ? Du yoga, plus précisément du raja yoga, notamment auprès des jeunes facilement influençables. Il leur permettra de maîtriser leur mental en édifiant une « citadelle intérieure » imprenable par les semeurs de terreur et de discorde. Voici un exercice tout simple que j’ai fréquemment proposé, par exemple dernièrement à des adolescents : après avoir pris conscience du corps et du souffle, fixez votre regard sur la flamme d’une bougie durant une minute. Fermez ensuite les yeux et regardez l’image rémanente dans l’espace frontal, derrière vos paupières, en réalisant que la flamme évacue les pensées parasites. Puis imaginez mentalement que votre voûte crânienne devient un ciel serein dans la clarté du soleil brillant au zénith. Enfin, revenez dans votre corps avant de rouvrir les yeux. Cette pratique se retrouve dans de nombreuses traditions. Ce ciel intérieur, havre de paix inaccessible aux turbulences externes, Etty Hillesum, jeune juive d’Amsterdam confrontée à l’horreur nazie, l’a fort bien décrit : « Au-dessus de la voie étroite qui nous est laissée s’étend toujours le ciel intact. Les Allemands ne peuvent rien nous faire. C’est par notre soumission que nous perdons nos valeurs. Je trouve la vie belle et je me sens libre. Le ciel au-dedans de moi est aussi vaste que celui qui s’étend au-dessus de ma tête. » Le yoga nous ouvre ce ciel intérieur. Il préserve notre liberté, notre insoumission. Plus qu’une technique de bien-être, le yoga est une voie d’indépendance et de résistance face à toutes les tyrannies, à commencer par celle de la peur. C’est grâce à lui que nous serons vainqueurs et que nous sortirons du désastre en retrouvant notre astre, notre bonne étoile.

Jacques de Coulon