Deuxième partie : YAMA, une leçon d’empathie et de solidarité

 

Convaincus que le yoga peut contribuer à faire du numérique une source d’enrichissement positif afin que nos enfants et adolescents s’épanouissent à l’école et dans la vie, Sophie Flak et Jacques de Coulon vont ainsi tenir tout au long de l’année 2019 une chronique consacrée aux étapes de Patanjali. Dans un premier article, ils ont ainsi abordé le yama — la première de ces étapes — ou comment vivre ensemble à l’heure du digital. Dans ce second volet, ils font le choix d’approfondir la notion de yama, comme une leçon d’empathie et de solidarité.

 

Comment le yoga développe l’empathie

Nous l’abordions au sein de notre première chronique  : le cyberharcèlement est un fléau mondial qui a envahi les classes, les cours de récréation pour pénétrer même la sphère intime des enfants et des adolescents, qui se retrouvent chez eux, seuls face à leurs écrans.  Des recherches récentes ont démontré qu’un moyen efficace de lutte contre ce cyberharcèlement est de cultiver l’empathie1.  Que signifie ce mot ? Il veut dire « souffrir avec » ou « se réjouir avec », donc être en communion avec autrui. Ce terme vient du grec et son équivalent provenant du latin est « compassion ».

L’empathie consiste à être touché par l’autre et même à savoir se mettre à sa place en étant capable de ressentir ce qu’il ressent. Tout ce qui lui arrive, c’est comme si cela arrivait à moi. Ce « à moi » empathique est pour Levinas la nature profonde de l’être humain qu’il appelle le soi. Ce soi (ou ce « à moi ») s’avère plus fondamental que le moi et se trouve malheureusement trop souvent recouvert par la dalle bétonnée de l’ego qui veut faire sa place au soleil au détriment d’autrui, comme l’écrit Blaise Pascal.

Mais en quoi le yoga permet-il de cultiver l’empathie ? Etymologiquement le mot « yoga » vient de la racine sanscrite yug qui a notamment donné en latin le verbe jungere signifiant « joindre ». Le yoga signifie donc « jonction ». Il nous relie à la fois à notre soi et aux autres, ces deux liaisons étant d’ailleurs complémentaires comme le montre l’image du collier de perles, symbole du yoga dans la Bhagavad-Gîtâ : « Tous les êtres sont enfilés comme des perles sur un fil » précise le texte (VII, 7). La perle précieuse représente le caractère unique de chaque personne alors que le fil d’or réunissant toutes les perles par l’intérieur est une figure du soi.

Le yoga se situe ainsi à l’opposé du nombrilisme.

Il est une puissante voie pour devenir ce que je suis : unique et uni aux autres.

Concrètement, il existe de nombreuses pratiques pour retrouver et accroître l’empathie. Dans le yoga tibétain, l’une des principales méditations du sage est d’absorber la douleur des vivants pour la métamorphoser. Le lama inspire en visualisant une fumée noire puis il la voit se transformer en pure lumière blanche à l’intérieur de lui avant d’expirer cette clarté vers l’extérieur en direction de tous les humains dans le malheur.

Guéshé Rabten Rinpoché, l’un des maîtres du Dalaï Lama, nous déconseillait cependant cet exercice réservé aux sages avancés. Il préconisait plutôt de visualiser une sphère brillante au-dessus de nous, d’inspirer sa lumière puis de la diffuser en expirant, soit vers l’humanité en général, soit vers quelqu’un dans le besoin. « Vous êtes des passeurs de lumière », disait-il. Cet exercice peut aussi se pratiquer en classe, par exemple avec des lycéens se figurant au-dessus de leur tête le « Soleil du Bien, du Beau et du Vrai » de Platon avant de le communiquer autour d’eux sur l’expiration.

Les pratiques du « cercle magique » (exercice 2) et de « la coupe de la réussite » (exercice 3) permettent de développer l’empathie. Elle s’entraîne en passant par le corps, comme le montre l’exercice suivant.

 

Exercice 4 : les mains miroirs

Les élèves se mettent face à face, par groupe de deux. Ils placent la paume de leur main droite  l’une vers l’autre en s’effleurant sans se toucher. L’un des deux commence par diriger le mouvement du bras et de la main et l’autre doit le suivre, d’abord les yeux ouverts puis en les fermant. On change ensuite de « conducteur ». On refera l’exercice avec les deux mains.

Cette pratique oblige chacun à être pleinement attentif à l’autre, que ce soit le « pilote » veillant à ce que l’autre ne décroche pas ou l’accompagnant concentré sur le geste de son camarade.

 

La collaboration sans frontière : l’apprentissage de la solidarité

Alors que l’on évoque les impacts du numérique sur le vivre ensemble, il est indispensable d’aborder les formidables possibilités de collaboration qui s’offrent à nous aujourd’hui.

Grâce aux solutions technologiques, des individus de toutes nationalités et tous horizons sont en capacité d’interagir. Le mouvement a pris une telle ampleur qu’un pan entier de l’économie s’est développé via des plateformes aux dimensions planétaires – telles AirB&B, Uber ou encore Wikipédia -, qui facilitent les échanges de produits, services ou connaissances entre pairs.  

Outre les échanges sur les plateformes, le numérique fait émerger de nouvelles modalités de travail, fondées sur une indispensable capacité de coopération. Développer un site web, une app, un jeu nécessite l’assemblage de compétences qu’un individu seul ne peut réunir. La capacité de coopérer est devenue l’une des pierres angulaires de tout projet numérique. Travailler en mode projet est une compétence qu’il est indispensable d’acquérir et de cultiver tout au long de la scolarité.

Dans le domaine scolaire, les technologies numériques sont aussi utilisées en vue d’une meilleure coopération avec autrui. Elles permettent de fructueux échanges entre élèves sur des devoirs à réaliser en dehors de l’école, de communiquer une matière à un camarade alité ou tout simplement d’organiser une sortie entre amis. Dans ces cas-là, elles sont au service de la vie en communauté et de la solidarité.

L’entraide s’enracine dans la faculté d’empathie. Coopérer est assez complexe : il faut que chacun trouve sa juste place au sein du groupe, sache écouter les autres et puisse apporter sa contribution à bon escient. Le yoga permettra de faire émerger ces qualités. L’enseignant pourra faire pratiquer l’exercice du samouraï à ses élèves avant de réaliser un travail en groupe.

 

Exercice 5 : le samouraï

Les élèves se mettent en cercle, les jambes écartées de la largeur des hanches, les doigts entrecroisés, les mains placées devant soi au niveau du bassin.

L’animateur sélectionne un membre du groupe par le regard, lève les mains au-dessus de la tête et émet le son chi assez fort en abaissant les mains devant soi.

La personne choisie va « recevoir » le son en levant à son tour les bras au-dessus du crâne (les mains disjointes) et en faisant le son ho.  Ce sera ensuite à son tour de sélectionner un autre élève et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le monde ait participé.

On constatera qu’il est nécessaire de répéter plusieurs fois les gestes et sons pour permettre à tous de comprendre et d’intégrer les consignes, premier fondement du travail collaboratif. La coordination des sons et des gestes en fonction de la posture dans laquelle on est (envoyer ou recevoir le son) développe l’écoute, l’attention et la concentration, soit l’ensemble des « ingrédients » préalables indispensables à une bonne collaboration.

Ne l’oublions jamais : une classe, comme tout groupe, n’est pas simplement un agrégat d’individus. Elle est un tout qui est PLUS que la somme de ses parties. Tout l’enjeu de yama est de parvenir à construire ce PLUS qui est à la base de toute société.

 

L’enjeu du 21ème siècle : une harmonie entre les humains et le numérique

Le numérique porte en germe des risques de dissolution de soi tout comme de formidables possibilités de lien à autrui.

Tel Icare, nous pouvons nous brûler les ailes dans l’utilisation des solutions numérique, au point d’en perdre notre vie.

Mais nous pouvons aussi suivre l’exemple de son père Dédale, et faire émerger une posture d’équilibre qui

nous permette de tirer le plein potentiel des solutions technologiques tout en cultivant notre nature d’être humain.

Yama donne les clefs d’un savoir être au monde qui pourra inspirer les éducateurs (parents ou enseignants) du 21ème siècle auquel incombe la lourde responsabilité d’accompagner la toute première génération de digital natives dans leur utilisation raisonnée des nouvelles technologies.

 

Au cours de notre prochaine chronique, nous aborderons Niyama — la seconde étape de Patanjali — afin d’apprendre à trier l’afflux d’informations et se prémunir contre les dangers de la manipulation. 

 

Sophie Flak et Jacques de Coulon

 

Convaincue qu’il y a urgence à faire émerger un modèle de société plus respectueux des êtres humains et de l’environnement et passionnée d’innovation, Sophie Flak est directrice du développement durable et du digital en entreprise. Elle enseigne à Sciences Po, préside l’association RYE – Recherche sur le Yoga dans l’Education et est membre du Conseil National du Numérique.

Ancien recteur et président du Conseil de l’éducation en Suisse, Jacques de Coulon est avant tout un homme de terrain, passionné d’enseignement. Il a participé à la fondation du RYE en 1978 et a formé dans ce cadre des milliers d’enseignants. Il a écrit une quinzaine d’ouvrages traduits dans plusieurs langues sur la  philosophie, l’éducation ou la méditation.

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6Are cyberbullies less empathic? Adolescents’ cyberbullying behavior and empathic responsiveness ; Steffgen G, König A, Pfetsch J, Melzer A., 2011