Première partie : YAMA, ou comment apprendre à vivre ensemble à l’heure digitale

Depuis 40 ans maintenant, le RYE forme des éducateurs éclairés aux techniques de yoga dans l’éducation. Développer une attention de qualité, créer un climat de classe favorable aux apprentissages, favoriser l’estime de soi et la maîtrise de ses émotions, voilà les objectifs et les apports fondamentaux des techniques RYE.

Alors que le numérique prend une place incontournable dans nos vies quotidiennes et se fraie progressivement un chemin à l’école, les éducateurs font face aux toutes premières générations d’élèves ayant eu accès aux outils technologiques – smartphone, tablette, vidéo à la demande, … –  dès leur prime enfance. Comme toute innovation de grande ampleur, le numérique induit des évolutions comportementales particulièrement substantielles chez ceux que l’on appelle les « digital natives ». Agilité technologique, afflux d’informations, immédiateté, zapping, nouveaux langages et codes sociaux : cette énumération forcément partielle donne à voir le lot d’opportunités mais aussi de questionnements que pose le numérique.

Face à la révolution numérique, deux attitudes contraires nous paraissent inadéquates : l’optimisme béat et la déploration du « c’était mieux avant ». La nouvelle ère des technologies numériques nous ouvre certes des horizons exaltants.  Mais elle nous place aussi face à de nouveaux défis, notamment dans le domaine de l’éducation. Pour les relever, le yoga sera une aide précieuse. Tout au long de l’année 2019, nous écrirons nos chroniques en reprenant les étapes de Patanjali dans le but de vivre plus consciemment à notre époque numérique : yama pour développer la sociabilité face au risque d’isolement derrière un écran ; niyama pour trier l’afflux d’informations et se prémunir contre les dangers de la manipulation ; asana pour mieux habiter son corps dans un monde de plus en plus « dématérialisé » ; pranayama pour reprendre son souffle à l’heure du « tout, tout de suite » et du « toujours plus vite » ; pratyahara pour cultiver son intériorité et compenser l’extraversion vers les cybermondes ; dharana enfin pour lutter contre la dispersion mentale et accroître sa concentration.

A travers cette série de chroniques, Sophie Flak et Jacques de Coulon exploreront les diverses manières selon lesquelles le yoga peut contribuer à faire du numérique une source d’enrichissement positif afin que nos enfants et adolescents s’épanouissent à l’école et dans la vie.

Le tout premier article de cette série est ainsi consacré à yama, la première étape des Yoga Sutras de Patanjali. Elle nous propose des règles de vie dans notre rapport aux autres et peut donc se traduire par « vivre ensemble ».

Pratiquer yama, c’est se reconnecter à l’autre en chair et en os.

On assiste aujourd’hui à une atomisation sociale et à l’avènement d’une « société de solitude », comme l’écrit Raphaël Glucksmann en précisant qu’elle devient « une société anxiogène car moins on côtoie l’autre, plus il nous effraie1». Et cet isolement croissant, note le philosophe, est largement dû au retrait des individus derrière leurs écrans. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les gens dans un train, au restaurant ou même dans la rue : beaucoup caressent leur iPhone et se retranchent dans les espaces virtuels, oubliant la société qui les entoure.

Pratiquer yama, c’est se reconnecter à l’autre en chair et en os. Nous suivrons ici les paliers suivants : aller à la rencontre d’autrui et apprendre à le respecter.

 

À la rencontre de l’autre : sortir de sa bulle

Alors que l’on accole les expressions « ère du numérique » et « vivre ensemble »,  se pose la question de leur compatibilité. Le numérique n’est-il pas l’incarnation de la solitude et de l’enfermement de l’individu seul face à son écran ?

Il est effectivement très aisé de se laisser aller à voguer dans les méandres du net sans prendre conscience des minutes qui s’égrènent. Outre le temps passé à surfer, de multiples jeux, applications, blogs et réseaux sociaux sont conçus afin d’être les plus addictifs possibles. Nombreux sont les modèles économiques de ces solutions qui reposent sur le temps d’attention des utilisateurs qu’elles cherchent à maximiser afin de leur présenter le plus grand nombre possible de publicités rémunératrices.

Dès 2014, une étude TNS-Sofres2 démontrait que la pénétration des jeux vidéo était beaucoup plus importante chez les 6-9 ans et les 10-14 ans que dans les autres classes d’âges de la population avec respectivement 77% et 89% de joueurs. Une autre enquête3 réalisée auprès de 2000 élèves du secondaire de la région parisienne a démontré que 14% d’entre eux estimaient avoir un usage problématique et addictif des jeux, avec pour conséquence directe de perturber leurs résultats scolaires et leur socialisation.

Certains élèves passent une bonne partie de la nuit sur leur ordinateur, absorbés par leurs jeux vidéo. Le matin, on les voit débarquer en classe un peu groggys. Une mère d’élève nous dit, perplexe : « Mon fils ne sort plus : il s’isole face à sa console. Même quand nous sommes en famille, il s’exile sur son iPad, complètement absent à ce qui se dit autour de lui. »

Face à cette migration hors du monde réel et à ces comportements, il existe certes une réponse numérique. Elle consiste à promouvoir le dialogue avec l’autre sur la Toile plutôt que le monologue qui laisse chacun seul avec lui-même en surfant de site en site, ou en pratiquant frénétiquement le selfie pour alimenter sa page Instagram. On demandera à l’élève de faire le compte, sur une journée ou une semaine : combien de temps passé en conversation avec autrui, sur Skype par exemple, et combien d’heures seul à manipuler des images ou des sons ? Presque tout le monde réalisera que l’autisme prévaut sur le contact virtuel avec quelqu’un. On s’efforcera dans ce cas d’augmenter la durée de réel partage sur le Net.

Cependant, cette solution numérique ne saurait suffire.

Pour aider les enfants et les adolescents à décrocher de leur bulle numérique,

le yoga apporte un contrepoint salutaire permettant d’abord de se reconnecter avec son

corps et avec son souffle. Et par là-même avec le monde réel.

 

Exercice 1 : je respire donc je suis

  • – Paisiblement assis sur une chaise, le dos droit, on commence par prendre conscience de son corps, globalement.
  • – Puis on approfondit progressivement l’inspiration et l’expiration. On est attentif au chemin pris par la colonne d’air : ventre, côtes, narines dans le sens de l’inspiration puis narines, côtes, ventre dans le sens de l’expiration.
  • – Une fois la conscience du mouvement de l’air installée avec 4 ou 5 cycles respiratoires, on ajoute mentalement à l’inspiration « j’inspire, je le sais » et à l’expiration, « j’expire, je le sais » pour renforcer la présence à l’exercice.

Alors qu’elle paraît simple, cette pratique nécessite un réel effort d’attention pour sentir les différents étages de la respiration. Pratiquée régulièrement, elle permet de retisser les liens entre le corps, le souffle et le mental et de progressivement renouer avec la réalité physique du monde.

Cet exercice peut se pratiquer seul à la maison ou en classe à partir de 10 ans. Il est recommandé pour celles et ceux qui sont particulièrement « accrocs » à leur ordinateur.

 

Sur les réseaux sociaux, nous entrons en relation par écran interposé. Trop de gens perdent ainsi l’habitude du contact direct et c’est ici que le yoga intervient, notamment la « réponse yama ». Elle implique par exemple de prendre des postures en commun et de respirer ensemble, comme dans la pratique du Vase du pharaon4. Voici un autre exercice possible pour briser son cocon numérique et aller vers l’autre en chair et en os.

 

Exercice 2 : le cercle magique

Les élèves forment un cercle (un mandala) en se donnant la main. Au centre, on aura placé une fleur ou un animal totem symbolisant le groupe.

  • – Sentez bien tout votre corps dans l’espace de cette salle puis recentrez-vous sous la plante de vos pieds. Vous voici reliés au sol. C’est la terre qui vous réunit. Ressentez-la au-dessous de vous.
  • – Prenez conscience de vos doigts entrelacés avec ceux de vos voisins de droite et de gauche. Rapprochez-vous du centre puis levez les bras vers le haut en continuant à vous tenir par les mains. Ressentez maintenant vos mains élevées vers le ciel. Vous êtes reliés par le haut.
  • – Redescendez les mains vers le sol puis, tous ensemble et en gardant votre attention fixée sur vos doigts en contact avec d’autres, inspirez en levant les bras au ciel puis expirez en les ramenant vers le bas. Refaites trois fois ce va-et-vient entre terre et ciel.
  • – Sans cesser de vous tenir par la main, tournez dans le sens des aiguilles d’une montre autour du symbole central. Sentez bien vos pieds en train de marcher sur le sol.
  • – Stoppez ce mouvement de danse circulaire et regarder la fleur (ou l’animal) au centre. C’est le signe de votre unité. Fermez maintenant les yeux et revoyez le symbole à l’intérieur de vous. Sur une expiration, envoyez cet emblème à tous vos camarades.
  • – Avant de rouvrir les yeux, reprenez conscience de votre corps et de votre liaison avec tous les autres : vous formez entre vous un plus grand corps dont chacun d’entre vous est une cellule.

 

Pour contrer cette tendance à l’isolement individualiste dans un univers malléable, on favorisera évidemment le dialogue entre élèves, notamment au cours de débats où chacun devra reformuler le point de vue de l’autre avant d’exposer le sien. Cette méthode oblige à écouter vraiment son interlocuteur car on ne sait pas à l’avance ce qu’il va dire.

 

La socialisation 2.0 : vers une nouvelle frontière de l’intime et du respect d’autrui

Alors que l’on étudie les impacts du numérique sur le vivre ensemble, il est nécessaire d’évoquer les réseaux sociaux. Socialiser sur le Net est l’une des trois principales activités numériques des jeunes. Une amitié 2.0. se met en place, avec ses modalités d’interaction, ses langages et codes relationnels d’un genre nouveau.

Les réseaux sociaux sont source de rencontres et permettent de cultiver des liens par-delà les contraintes géographiques. Pour de nombreuses personnes, ils sont un moyen d’éviter la solitude. Certains donnent accès à des mines d’informations au point qu’ils supplantent les médias traditionnels. Par-delà ces atouts indéniables, les jeunes sont exposés à de nouveaux dangers auxquels il est indispensable de les sensibiliser.

Les frontières de l’intime évoluent. Le monde réel cloisonne les sphères privée et publique ; sur les réseaux, cette distinction est abolie ; ce sont des lieux d’exposition de soi comme en témoignent les si nombreuses photos pour lesquelles le mot selfie a été inventé. Il n’a jamais été plus facile de porter atteinte à la vie privée, le Net permettant la propagation démultipliée et instantanée de messages en jouant le rôle de caisse de résonnance. Même les Snaps – qui s’autodétruisent – ou les messages privés peuvent être pris en photo et diffusés auprès de destinataires auxquels ils n’étaient pas destinés. Les échanges numériques laissent de multiples traces et sont par nature fort éloignés des échanges verbaux ou téléphoniques impermanents et circonscrits à un public restreint.

Tout en conduisant à une surexposition de soi, les réseaux sociaux apportent paradoxalement une impression de protection. C’est derrière son écran, souvent dans le cocon de son domicile, que l’on interagit sur les réseaux sociaux. A cela peut s’ajouter la protection d’un pseudo qui permet d’avancer masqué. Cette distance physique et identitaire crée un sentiment d’invulnérabilité, voire de déresponsabilisation et d’impunité. Il est en effet beaucoup plus facile de dénigrer quelqu’un sur la Toile que face-à-face, en présence de la victime. Les réseaux sociaux servent alors de défouloirs pour les plus bas instincts.

D’après une étude de l’Unesco, entre « 2010 et 2014, la proportion d’enfants et d’adolescents âgés de 9 à 16 ans exposés au cyberharcèlement est passé de 8 à 12%, en particulier chez les filles et les enfants les plus jeunes ». Si le harcèlement scolaire existe de longue date, le cyberharcèlement a ceci de particulier qu’il déborde de la sphère scolaire et poursuit l’élève à tout moment du jour et de la nuit quel que soit l’endroit où il se trouve, d’où ses effets particulièrement dévastateurs.

La règle de base de yama, celle qui contient toutes les autres, c’est ahimsa,

la non-violence, le fait de ne pas nuire à autrui.

Elle est particulièrement appropriée pour s’opposer au cyberharcèlement.

Voici un exercice à faire en classe ou en groupe qui permettra de mieux « faire société » dans le respect de l’autre.

 

Exercice 3 : la coupe de la réussite

L’enseignant fait asseoir ses élèves en cercle. Il leur demande de prendre le temps de réfléchir à ce qu’ils savent bien faire dans la vie. Ce n’est pas nécessairement ce que l’on réalise à l’école, cela peut être en rapport avec la vie quotidienne (faire de bons gâteaux, bien s’occuper de son petit frère…).  

Quand les élèves sont prêts, ils peuvent venir chercher un morceau de papier sur lequel ils écrivent leur prénom et une chose qu’ils savent bien faire.

Ensuite ils plient le papier et viennent le mettre dans la coupe au milieu de la salle. 

L’enseignant commence et prend un papier (si c’est le sien, il le redépose et en prend un autre). Il regarde le nom de la personne et se place, assis ou à genoux devant elle. Il s’adresse à elle en la regardant dans les yeux : « Charles, je te félicite car tu réussis très bien les gâteaux …. Bravo ! » Il peut l’applaudir, ce qui entraînera les applaudissements et les bravos du groupe. Il lui laisse le papier et retourne à sa place. 

La personne félicitée va chercher à son tour un papier dans la coupe. Et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le monde soit passé. Une fois terminé, l’enseignant invite tout le monde à fermer les yeux et à prendre conscience des sensations et des émotions provoquée par cette pratique.  

Témoigner de la gentillesse, recevoir un compliment : voilà un exercice dont la simplicité n’a d’égal que l’efficacité pour enclencher une dynamique positive au sein d’un groupe.

 

Les racines philosophiques du dénigrement d’autrui ont bien été analysées par des philosophes comme Martin Buber ou Emmanuel Levinas. L’autre n’existe plus en tant que tel. Il est évacué et c’est le moi se croyant omnipotent qui devient le seul maître du jeu en plaquant sur autrui des étiquettes de son cru. Le voilà réduit à une somme d’idées préconçues, souvent négatives.

Buber distingue deux sortes de relations qu’il nomme Je-Cela et Je-Tu. Dans la première qui tend à nous accaparer, l’autre n’est qu’un objet dont je parle. Il se trouve à ma merci et s’étale devant moi comme une somme de données analysables. Nul besoin de sa présence. C’est moi qui dirige tout. Dans le rapport Je-Cela, il n’y a ni dialogue, ni étonnement. Plus rien ne me surprend dans cet horizon synthétique tamisé par le moi. Tout autre est la relation Je-Tu : parler à quelqu’un, ce n’est pas parler d’elle ou de lui. Je m’adresse à une présence vivante qui n’est pas un objet à ma mesure. L’autre est là pour me contredire. Il se révèle et je l’interpelle. Je me laisse surprendre aussi. Telle est la nature du dialogue.

Sur Internet, la relation la plus fréquente est le Je-Cela. Je m’approprie l’autre. Je parle de lui ou je lis des opinions sur lui. Sauf lorsque je m’adresse directement à lui sur les réseaux sociaux, en sa présence. Il peut alors me répondre. Dans ces moments-là, je ne dirige pas tout. Le moi perd son statut de roitelet.

Mais comment éviter concrètement que nos élèves écrivent n’importe quoi sur la Toile en tombant dans la médisance ? Dans le sillage de Buber, nous leur proposons de respecter la règle suivante : je n’écris ou je ne dis sur les réseaux sociaux que des mots que je pourrais prononcer en présence de la personne, en face-à-face dans une relation Je-Tu. Cette pratique suppose évidemment une prise de recul. Le moi se place au-dessus de la mêlée des pulsions immédiates qui le poussent à se défouler dans une incontrôlable dérive émotionnelle. Il se représente autrui, comme s’il était en face de lui. Cela suppose un temps d’arrêt qui pourra par exemple s’accompagner d’une bonne respiration avant d’écrire ou de parler. Je peux aussi décider d’écrire positivement sur quelqu’un et de lui envoyer des mots d’encouragement qui boosteront sa confiance en lui.

Pour Emmanuel Levinas, la présence réelle du visage de l’autre est à même de contrecarrer les velléités de dénigrement sur Internet.  « Le visage d’autrui, écrit-il, détruit à tout moment l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure. Il me parle. Je ne sais pas à l’avance ce qu’il va me dire5 » Il dépasse toutes les étiquettes que je projette sur lui pour mieux le cerner. Une éducation authentique se doit d’encourager ce face-à-face qui ne saurait être remplacé par Facebook et sa profusion d’images où l’ego se met en scène tout en s’aplatissant pour se rendre accessible au voyeurisme de ses congénères.

Toute personne humaine est unique et irremplaçable. Elle est donc infiniment précieuse, hors de prix puisque ce qui a un prix est par définition échangeable. Se rendre compte de cette vérité et des conséquences qui en découlent est un défi majeur de l’éducation.

 

Dans un deuxième article, nous approfondirons la notion de yama, comme leçon d’empathie et de solidarité.

 

Sophie Flak et Jacques de Coulon

 

 

Convaincue qu’il y a urgence à faire émerger un modèle de société plus respectueux des êtres humains et de l’environnement et passionnée d’innovation, Sophie Flak est directrice du développement durable et du digital en entreprise. Elle enseigne à Sciences Po, préside l’association RYE – Recherche sur le Yoga dans l’Education et est membre du Conseil National du Numérique.

Ancien recteur et président du Conseil de l’éducation en Suisse, Jacques de Coulon est avant tout un homme de terrain, passionné d’enseignement. Il a participé à la fondation du RYE en 1978 et a formé dans ce cadre des milliers d’enseignants. Il a écrit une quinzaine d’ouvrages traduits dans plusieurs langues sur la  philosophie, l’éducation ou la méditation.

 

________________________________________________________

1 Raphaël Glucksmann, Les enfants du vide, Allary, Paris, 2018, p. 25

2 Les pratiques de consommation des jeux vidéo des Français, CNC-TNS-Sofres, Les études du CNC, octobre 2014

3Enquête PELLEAS – Programme d’étude sur les liens et l’impact des écrans sur l’adolescent scolarisé -, OFDT et Croix-Rouge, décembre 2014

4 Voir notre chronique de décembre 2016 : Le yoga pour prévenir la violence et mieux vivre ensemble

5 Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 21