Le mot « éducation » vient du latin educere : conduire hors de… Hors de quoi ? Hors des conditionnements. Telle est aussi la mission du yoga : donner à l’élève les moyens de s’élever en sortant du nid et en prenant son envol pour voler de ses propres ailes. J’en donnerai deux exemples vécus dans mon métier de proviseur et d’enseignant.

Le choix des options d’abord : dans les lycées suisses, les élèves doivent choisir une option (science, langue ou art) qui donnera la tonalité principale de leur cursus. Pour tester ce choix, je leur propose de fermer les yeux et de vivre un yoga nidra assis (conscience du corps, du souffle puis images mentales). Suite à cette pratique, je leur demande dans quelle mesure ce choix vient vraiment d’eux plutôt que d’une influence extérieure. Ils notent leurs conclusions. Après ce voyage au cœur d’eux-mêmes grâce au yoga, beaucoup se rendent compte qu’ils n’ont fait que suivre une injonction parentale ou imiter leurs copains. Certains changent même d’option, tel cet élève qui s’apprêtait à prendre la biologie uniquement pour faire plaisir à son père qui le poussait à faire médecine parce que lui-même avait échoué dans cette voie ! En ma présence, le fils a expliqué à ses parents qu’il préférait les arts visuels et qu’il y tenait. Le yoga développe ici la lucidité et suscite une prise de conscience.

Autre exemple : la préparation d’un exposé sur le thème X. Spontanément, les élèves d’aujourd’hui tapent sur Internet les mots-clés du sujet et tombent sur les mêmes sites figurant en tête de liste parce qu’ils sont les plus regardés ou que leur concepteur a le plus payé. Les résultats présentés se ressemblent car ils sont tous « inspirés » ou plutôt « formatés » par la logique quantitative de Monsieur Google. Par contre, si je demande d’abord aux élèves en état de détente de laisser jaillir dans leur imaginaire toutes les associations sur X puis de les noter au bout de flèches (schéma heuristique), j’obtiendrai des travaux nettement plus personnels. En cultivant les sens intérieurs dans les jardins de l’esprit, le yoga est un excellent antidote contre les manipulations qui visent à faire adopter les mêmes comportements par un déferlement publicitaire.

Rappelons que le but du yoga, en particulier chez Patanjali, consiste à se libérer de nos entraves. Deux mots sanskrits expriment cet affranchissement : moksha qui veut dire « libération » et kaivalya traduit aussi par « libération » ou par « détachement de tout lien ». Le dernier chapitre et le couronnement des Yoga-Sutras de Patanjali s’intitule d’ailleurs « Le chemin vers la libération » (kaivalya pada). « L’état de conscience qui naît de la méditation, écrit Patanjali, est libre de toute construction mentale. » (IV 6) [1] Et il ajoute : « Le mental orienté vers le discernement est en route vers la libération de tous les liens. » (IV. 26). On ne saurait être plus clair. Loin de suggestionner, le yoga déconditionne. Dans son célèbre mythe de la caverne, Platon nous compare à des prisonniers enchaînés au fond d’une grotte en train de contempler un jeu d’ombres projetées par d’habiles marionnettistes qui nous manipulent. Le yoga dans l’éducation, c’est sortir de la caverne pour respirer en pleine lumière, à l’air libre.

« Yoga » signifie étymologiquement « jonction », la racine yug ayant donné en latin le verbe jungere, joindre. Le yoga nous relie à notre centre profond, le soi. Or ce soi, d’après la Bhagavad-Gîta, autre texte fondateur du yoga, n’est pas indifférencié comme une goutte d’eau se dissolvant dans un océan informe. Il est à la fois unique et uni à tous. La Bhagavad-Gîta exprime cette vérité par l’image du collier de perles (VII, 7). Au fin fond de moi-même, je suis unique et donc infiniment précieux comme une perle mais aussi relié à toutes les autres perles par un fil d’or. L’objectif du yoga comme celui de l’éducation est de développer à la fois la solidarité et l’unicité en bannissant toute uniformité, tout enfermement dans un uniforme. L’élève doit apprendre à jouer sa note propre (unicité) dans le grand concert de l’humanité (liaison avec les autres). Si je ne suis pas moi, qui le sera ? La Bhagavad-Gîta invite à trouver cette spécificité en cultivant le svadharma, la loi d’action du soi. Relisons le texte : « Toute existence obéit à sa propre nature. Mieux vaut pour chacun sa propre loi d’action, svadharma, même imparfaite, que la loi d’autrui, même bien appliquée. » (III, 33 et 35). Et Shrî Aurobindo de commenter : « Chaque humain doit s’efforcer d’atteindre la perfection en suivant la ligne de sa propre personnalité. » [2] Notons que ces passages sur le svadharma correspondent exactement à la définition de l’autonomie, du grec auto (soi-même) et nomos (la loi). Se donner sa propre loi : tel est le sens de l’autonomie comme du svadharma. C’est aussi le but du yoga et particulièrement du yoga dans l’éducation. Très bien, me direz-vous, mais qu’en est-il sur le terrain ? Concrètement, nous donnons chaque fois aux élèves un cadre général d’entraînement mais à eux de le remplir ensuite avec leurs propres contenus. Voici trois exemples :

  • Le sankalpa dans le yoga nidra : nous expliquons les principes de cette courte phrase appelée à germer comme une graine dans le subconscient (brièveté, positivité, répétition dans un état de détente…) mais jamais nous n’imposons une résolution. À chacun de trouver son propre sankalpa correspondant à tel enjeu et au vocabulaire personnel de l’élève.
  • Les images visualisées : dans un premier temps, nous proposons tel paysage ou telle situation à vivre intérieurement mais ensuite chacun trouvera l’image la plus adéquate. Par exemple, pour induire le calme, l’un visualisera une mer sans vagues, un autre verra un ciel serein, un troisième écoutera le chant des oiseaux…
  • Les méthodes d’apprentissage : nous exposons les bases d’une meilleure assimilation (sens intérieurs, utilisation des deux hémisphères cérébraux…). Nous faisons ensuite expérimenter divers chemins aux élèves. Mais ensuite chacun d’eux choisira sa propre voie. Certains auditifs auront besoin d’entendre les notions à l’intérieur, d’autres de les associer à un environnement imaginé.

Précisons que nous ne contraignons pas les élèves à faire tous les exercices de yoga. Par contre, s’ils ne pratiquent pas, nous les obligeons à respecter le travail des autres. Ils restent silencieux et observent.

L’application du yoga à l’école permet aussi de développer l’esprit critique en élargissant la conscience. Simone Weil qui fut enseignante, compare l’éducation à une marche en montagne comprenant deux étapes : sortir de son pré carré puis monter au sommet. L’élève quitte d’abord son pâturage où il rumine ses a priori et il découvre d’autres facettes de la montagne : une forêt, un torrent, un pan de rocher… Puis il s’élève jusqu’à la cime pour contempler d’un seul regard panoramique tous les aspects de la montagne. Simone Weil résume sa méthode en une seule phrase : « Dès qu’on a pensé quelque chose, chercher en quel sens le contraire est vrai. » [3] En guise de conclusion, cet exercice que j’ai si souvent pratiqué avec mes élèves.

  1. Préparation : on détermine un thème controversé, par exemple la gestation pour autrui (mère porteuse) ou l’euthanasie. Les élèves préparent une feuille de papier devant eux en traçant deux colonnes : pour et contre.
  2. Apaisement du mental : prenez conscience de votre corps, de ses différentes parties (rotation de la conscience). Observez quelques instants votre souffle dans les narines puis l’espace frontal, cette légère luminosité filtrant à travers vos paupières. Détente. Votre esprit est maintenant calme et clair.
  3. Analyse de l’opinion : quel est votre point de vue sur la question ? Formulez-le et demandez-vous s’il vient de vous ou si vous l’avez emprunté à quelqu’un d’autre, vos parents, un ami, un dignitaire religieux… Avez-vous soupesé votre opinion ? Quelle est la part qui résulte vraiment de votre analyse et celle qui est insufflée directement par autrui, sans passer par le crible de votre discernement ?
  4. Le pour et le contre : notez dans chaque colonne les arguments pour ou contre le thème choisi et veillez à ce qu’il y ait un équilibre entre les colonnes. En trouvant des raisons qui s’y opposent, vous serez obligé de dépasser votre point de vue, souvent étriqué et trop influencé par d’autres.

Cet exercice est un préalable à tout véritable dialogue puisqu’il apprend à transcender les idées préconçues et à se mettre à la place de l’autre. Ce faisant, nous incarnons dans la réalité la métaphore de la perle et du fil d’or : nous cherchons à déterminer dans quelle mesure l’opinion vient de nous, est vraiment nôtre (la perle) tout en cherchant à nous relier à d’autres points de vues (le fil d’or). Nous nous situons alors à l’opposé de tout conditionnement et donc pleinement dans le yoga. Enfin, last but not least, cette pratique se situe aux antipodes de toute forme d’intégrisme, cette fossilisation de la pensée. Elle devrait par conséquent être enseignée dans toutes les écoles.

Jacques de Coulon

——-

[1] Yoga-Sutras de Patanjali, trad. Françoise Mazet, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1991, p. 174.

[2] La Bhagavad-Gîta, trad, J. Herbert et commentaires de Shrî Aurobindo, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1970, pp. 91-92.

[3] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Pocket, Agora, 1988, p. 120.