Le reflet de la lune sur les eaux calmes de la mer

Le sixième échelon de Patanjali se nomme dharana, mot traduit par « concentration ». Dans le Sutra III.1 décrivant cette étape, dharana est « la relation d’attention du mental à un secteur déterminé » (Françoise Mazet), « le fait de lier le mental en un lieu » (Swami Satyananda). Le faisceau de la conscience se fixe sur un objet. Dans « concentration » on entend « centre ». Dharana consiste à faire converger l’attention vers un centre d’intérêt. À ce moment-là, l’intensité de la perception s’accroît et devient un « concentré d’attention » comme on parlerait de « lait concentré » ou d’un « concentré de fruit ». C’est dans ce sens que nous avons intitulé cette étape « Rassemblez vos forces comme un rayon laser » dans le Manuel du yoga à l’école.

 

L’image du reflet de la lune sur la mer illustre bien la nature de la concentration. Les eaux représentent le mental et la lune la faculté d’attention. Si la mer est agitée, la lune se dispersera en une multitude de petites taches lumineuses, totalement désordonnées. Au contraire, si les vagues s’apaisent, on observera un magnifique disque lunaire : je serai concentré, en pleine possession de mes moyens, prêt à donner le meilleur de moi-même. Alors, je pourrai vraiment éclairer l’objet de mon choix, comme ce vocabulaire à apprendre, ce thème de recherche sur Internet ou cet interlocuteur qui me parle, l’éclairage se muant ici en écoute.

 

La métaphore de la lune sur l’eau nous montre une condition essentielle de la concentration : la détente. C’est en calmant les eaux agitées du mental que la « lune » de l’attention pourra se réfléchir parfaitement. La concentration n’advient pas dans la crispation, en serrant les mâchoires, en fronçant les sourcils et en se mettant sous pression. Elle apparaît sur les eaux paisibles de l’esprit et l’on parlera d’attention sans tensions.

 

Attention et concentration

 

Quel est le rapport entre l’attention et la concentration ? Pour le comprendre, nous ferons appel à Simone Weil qui distingue deux formes d’attention, la seconde présupposant la première :

 

  1. L’attention globale ou panoramique : après m’être distancé des stimuli qui m’obsèdent en montant au sommet de ma montagne intérieure, j’observe en témoin les diverses perceptions qui se présentent à ma conscience, sans me fixer sur quoi que ce soit. Cette pratique de « la conscience témoin » ralentit la cadence infernale des pensées et autres impressions qui déferlent sur moi. Les vagues du mental se calment.

 

  1. L’attention focalisée ou concentration : l’esprit se fixe sur l’objet de son choix qu’il soit visuel, auditif, tactile, gustatif ou olfactif. Notons qu’il peut s’ancrer dans son centre d’intérêt par plusieurs canaux sensoriels.

Pour Simone Weil, ces deux types d’attention conduisent vers l’attention à l’autre. Dans cette perspective, la concentration est un cas particulier de l’attention.

 

Les étapes de la concentration

 

Dharana présuppose les échelons précédents de Patanjali, c’est-à-dire un travail sur le corps, le souffle et les sens. Comment se concentrer sur un thème précis si le corps bouge tout le temps ou si le souffle est court et saccadé ? Swami Satyananda insiste sur l’importance d’une préparation corporelle : « Parfois le débutant n’arrive pas à ramener son mental sur l’objet, écrit-il. Cela vient du fait que le corps physique n’est pas stable. Le moindre mouvement du corps fait battre le cœur plus vite, augmente le rythme de la respiration, d’où la perturbation. » Toute pratique de la concentration débutera donc par une prise de conscience du corps immobile puis par une brève observation du souffle avant de le stabiliser. La concentration comprend ainsi trois étapes :

 

  1. Stabilisation du corps et du souffle.
  2. Distanciation et observation correspondant à l’attention globale décrite ci-dessus : je remonte jusqu’à la source de ma conscience (sommet de ma « montagne intérieure ») et, de ce poste d’observation, je regarde passer le flux de mes perceptions, sans m’y attacher. Cette pratique s’accomplit dans la détente.
  3. Focalisation : depuis ce « point source », je rassemble ma conscience en un seul faisceau et je la porte sur l’objet choisi.

 

Pour mieux saisir ces trois étapes, voici un exercice que j’ai régulièrement pratiqué en début de cours avec mes élèves qui ont au préalable ouvert leur livre à telle page :

– Etape 1 : immobilisez-vous sur votre chaise après avoir redressé le dos et fermé les yeux. Prenez conscience de votre corps dans cette salle : pieds et sol, fessiers et chaise, mains, langue dans la bouche, tout le corps globalement. Observez quelques instants votre souffle dans les narines.

– Etape 2 : Détendez-vous dans l’espace frontal, la légère luminosité qui filtre à travers vos paupières. Prenez conscience du « lieu » d’où vous regardez cette luminosité puis observez toutes les perceptions qui se présentent à vous, sans vous y attacher.

– Etape 3 : ouvrez les yeux et fixez votre attention sur la page devant vous. Lisez le texte…

 

N.B. : les étapes 1 et 2 ne durent que peu de temps : entre une et deux minutes. À l’étape 3, les élèves peuvent aussi faire converger leur attention sur un cercle de couleur (mandala) si le cours implique une sollicitation du sens de la vue ou alors sur un son, par exemple celui d’un bol tibétain, si c’est l’ouïe qui est requise.

 

Les différentes formes de concentration

 

La concentration est d’abord liée aux sens. Elle sera visuelle, auditive, tactile… et fera parfois appel à plusieurs sens simultanément ou successivement. Avant de se concentrer sur tel objet, il sera bon que l’élève prenne conscience du (ou des) sens mobilisé en priorité en la circonstance. Ce discernement est un exercice en soi.

 

Ensuite la concentration sera externe ou interne. La conscience se fixe soit sur un objet extérieur, par exemple un arbre ou un schéma dessiné par l’enseignant, soit à l’intérieur sur une représentation mentale. On commencera en principe par exercer la concentration extérieure et les premières pratiques de concentration intérieure consisteront surtout à reproduire un objet préalablement vu ou entendu au dehors. Il existe trois degrés de concentration intérieure :

 

  1. L’image rémanente ou phosphène : par exemple, après avoir observé une bougie ou un cercle coloré, je fixe mon attention sur sa trace dans l’espace frontal après avoir fermé les yeux.
  2. L’image mentale : je me représente la bougie en pensée sur la scène de mon esprit.
  3. L’idée : je pense abstraitement au concept de bougie, en général. Je me penche sur sa définition universelle.

 

On distinguera aussi la concentration réceptrice où je reçois l’objet en le reflétant le plus fidèlement possible et la concentration émettrice où je le projette, soit extérieurement en dessinant ou en écrivant, soit intérieurement par la pensée. Ces deux formes de concentration sont complémentaires, la première précédant généralement la seconde. Ainsi je lis un texte (concentration réceptrice) avant de recréer mentalement à ma façon les scènes suggérées grâce à mon imagination (concentration émettrice).

 

Enfin la concentration peut se porter sur un seul objet comme sur plusieurs à la fois : alors le faisceau de la conscience se démultiplie pour se focaliser sur deux choses, voire sur trois ! Il va de soi que nous commencerons par travailler la concentration unique puis des formes simples de concentration multiple. Exemple : se répéter un poème en écoutant ses sonorités tout en visualisant les images qu’il suscite. Un entraînement précis à la concentration multiple s’avère nécessaire aujourd’hui, à l’heure où de nombreux jeunes sont appelés à réaliser plusieurs tâches en même temps (multitaskers). On demandera par exemple aux élèves de recopier ou simplement de lire un texte, tout en rythmant leur respiration en comptant jusqu’à 2 sur l’inspiration et jusqu’à 3 sur l’expiration. Après l’exercice, ils devront résumer ce qu’ils ont lu.

 

La concentration à l’école : par quoi commencer ?

 

On débutera par des exercices de concentration réceptrice, sur un seul objet extérieur, en l’accueillant successivement avec tous les sens, comme dans la pratique qui suit, chaque élève ayant une pomme devant lui :

– Fermez un instant les yeux et ressentez tout votre corps puis votre respiration.

– Considérez la pomme qui se trouve face à vous avec chaque sens successivement : vous regardez sa couleur et sa forme ; vous ressentez au toucher la texture de sa peau ainsi que de sa queue; vous humez son odeur ; vous la goûtez et vous écoutez les sons au moment où vous la croquez.

– Représentez-vous maintenant cette pomme mentalement. Vous revivez toutes les sensations qu’elle vous a procurées.

– Enfin, notez sur une feuille de papier tout ce que vous a inspiré cette pomme.

 

N.B : cet exercice s’inspire du conseil d’Arthur Rimbaud pour développer nos talents de poètes : « Nous avons seulement à ouvrir nos sens à la sensation, puis fixer avec des mots ce qu’ils ont reçu. Notre unique soin doit être d’entendre, de voir et de noter. »

 

Une autre pratique recommandée au débutant est le coloriage d’un mandala. Après avoir préparé des crayons de couleurs puis pris conscience du corps et du souffle, on colorie le motif en partant de la circonférence pour s’approcher progressivement du centre. En un deuxième temps, on peut fixer son regard sur le point central puis revoir la figure dans l’espace frontal (image rémanente) ou visualiser le mandala sur l’écran mental, en pensée. Les élèves peuvent aussi créer leur propre mandala dont ils se serviront au début du cours pour se recentrer (corps, souffle, fixation du centre, puis mandala intérieur).

 

On apprendra aussi à se concentrer sous forme de jeu, par exemple en se remémorant une suite de mots qui s’allonge de plus en plus…

 

Avec Dharana se terminent les étapes de Patanjali pratiquées au RYE. Et dhyana, la méditation proposée au septième échelon, me direz-vous ? Dans les Yoga-Sutras, la méditation (dhyana) n’est qu’un allongement et un approfondissement de dharana en « un flot ininterrompu du contenu de conscience », explique Patanjali (traduction Swami Satyananda). Dans le cadre scolaire, nous ne proposerons pas aux élèves de se concentrer durant de longues minutes (voire plus) sur un grain de riz, sans aucune pensée interférente. Cette ascèse risquerait de lasser et n’est pas adaptée à nos écoles.

 

Jacques de Coulon