On oublie parfois que la première étape des Yoga-Sutras de Patanjali est l’ouverture à l’autre. Le yoga se situe donc aux antipodes du nombrilisme et de l’enfermement dans un cocon, fût-il celui du bien-être. Pour le yogi, la vraie joie s’enracine dans la relation avec autrui et le premier échelon de Patanjali se nomme Yama. Françoise Mazet traduit ce terme par « règles de vie dans la relation aux autres » et Swami Satyananda par « règles morales envers l’autre ».  Il ne s’agit bien sûr pas ici de principes rigides à apprendre par cœur ni de doses de « moraline » qu’on ferait ingurgiter  aux jeunes mais bien de pratiques de yoga.

Dans le livre écrit avec Micheline Flak, Le Manuel du yoga à l’école, nous avons intitulé notre premier chapitre « Vivre ensemble »  pour désigner Yama. À notre époque de l’individualisme triomphant où beaucoup s’isolent dans la bulle des cybermondes, voire dans une bulle financière pour s’enrichir, il nous apparaît capital d’apprendre à mieux vivre ensemble. À cet égard, le yoga s’avère très précieux, notamment lorsqu’il est enseigné aux plus jeunes pour faire émerger leur altruisme, cette faculté innée trop souvent recouverte par la chape de plomb des pulsions égoïstes attisées par notre système marchand qui pousse à tout s’approprier.

La première des règles, c’est Ahimsa, la non-violence. Elle contient toutes les autres, précise Patanjali, et elle implique trois apprentissages majeurs : la distanciation par rapport aux impulsions, l’écoute et l’acceptation d’autrui dans sa différence. Commençons par la prise de recul ! Le philosophe Hegel définit la violence primaire comme l’incapacité de mettre une distance, même minime, entre une pulsion agressive et sa réalisation. Le langage populaire le dit bien : « Je vois rouge » en me prenant pour un taureau fonçant sur le chiffon agité ou « je monte sur mes grands chevaux » oubliant ma place de cocher, en retrait. Par exemple, énervé par la parole blessante d’un camarade, je réagis au quart de tour en le gratifiant d’un coup de poing.

Le sage stoïcien Epictète, dans son Manuel, nous donne un remède contre la tyrannie d’une pulsion, parfois violente : « Ne te laisse pas emporter par elle, écrit-il. Mais diffère d’agir et obtiens de toi quelque délai. » Oui mais comment l’introduire concrètement, ce délai ? En se sermonnant ou en discourant intérieurement sur la nocivité de la violence ? Irréaliste ! Par contre, le yoga nous propose plusieurs voies praticables pour enrayer la spirale de la violence impulsive, comme l’observation du souffle ou de l’espace frontal. J’ai enseigné cette méthode durant des années à mes élèves et je la pratique sur moi-même, par exemple lors d’une discussion animée où j’ai tendance à réagit du tac au tac pour tacler l’autre en l’interrompant par des paroles non maîtrisées. Dans ces circonstances, lorsque je me sens bouillir, j’essaie d’observer ma respiration en suivant un ou deux va-et-vient de l’air. Ou alors je ressens l’espace de mon front qui correspond aux lobes préfrontaux du cerveau, notre tableau de bord. L’effet est immédiat : l’eau ne déborde plus de la marmite et la réponse à l’interlocuteur, légèrement différée sera moins agressive, plus efficace.

Cette faculté de distanciation ne s’improvise pas. Elle s’entraîne quotidiennement. Un autre antidote à la violence est le fameux exercice du « stop » pour provoquer le rappel de soi préconisé par Gurdjieff. À différents moments d’un cours, notamment de sport, le professeur prononce le mot « stop » et les élèves s’immobilisent en prenant conscience de ce qu’ils font et de ce à quoi ils pensent. Maintenant. Ce rappel provoque forcément une prise de recul en débranchant l’élève de l’immédiat. Il s’élève quelques instants sur sa montagne intérieure, court-circuitant  les impulsions (peut-être violentes) en train de naître dans la vallée.

La non-violence suppose aussi une bonne capacité d’écoute. Or pour écouter vraiment l’autre, il faut se libérer de l’agitation mentale où les pensées (désir de briller, de dominer, regrets, voire rancœurs) tourbillonnent en nous étourdissant. Le simple fait de revenir dans le corps en l’habitant et de naviguer un moment sur le souffle pacifiera l’esprit. Ensuite on lira un texte devant la classe après avoir demandé aux élèves de fermer les yeux pour être tout ouïe. Enfin l’enseignant invitera quelqu’un à venir résumer le contenu du texte. J’ai aussi souvent fait pratiquer dans mes cours l’art du dialogue qui implique une bonne écoute et la possibilité de se mettre à la place de l’autre. Je propose aux élèves un sujet controversé, par exemple l’assistance au suicide en fin de vie. Chacun prend le temps de réfléchir puis deux élèves, l’un plutôt favorable et l’autre plutôt contre, débattent devant les autres. Mais au préalable, avant  d’exposer un argument, chacun des deux élèves doit reformuler brièvement ce qui vient d’être développé par son interlocuteur. Impossible d’y parvenir sans écoute !

Quant à l’acceptation de l’autre dans sa différence, elle s’entraîne d’abord dans l’observation de la diversité des ressentis. Prenons l’exercice du « moulin » où l’élève fait tourner son bras comme l’aile d’un moulin autour de l’épaule, dans le plan du corps et en rythmant son mouvement sur le souffle. Cette pratique s’accomplit en pleine conscience et l’essentiel se situe juste après le geste, dans le ressenti. On demande aux élèves de formuler leurs sensations. L’un dira : « Mon bras est plus frais, plus léger qu’avant ». Un autre le contredira : « Non, je trouve qu’il est plus chaud et un peu plus lourd. » Qui a raison ? Les deux ! En écoutant la variété des ressentis, les élèves se rendront compte que suite à un même mouvement, il y a plusieurs vécus. C’est en constatant cette diversité concrètement et physiquement qu’on préparera nos élèves à mieux accepter les divergences de points de vue et d’opinions. Elles deviennent alors une richesse plutôt qu’une source de confrontations débouchant souvent sur la violence.

Vivre ensemble présuppose aussi la croissance de la solidarité, une valeur que certains jettent aujourd’hui aux oubliettes au profit d’un darwinisme social vecteur d’exclusion. Or la solidarité ne se décrète pas par l’Etat et ne prend pas forme par la magie de beaux discours philosophiques. Elle s’apprend concrètement, dès le plus jeune âge. Je dirais même plus : elle s’incarne dans des attitudes corporelles précises (réaliser des mouvements ensemble, respirer ensemble…). En guise de conclusion, je vous propose la pratique en cercle du « vase du pharaon » qui vaut mille théories sur la solidarité et qui s’énonce ainsi pour les élèves:

  • Mettez-vous en cercle puis, les bras le long du corps, fermez doucement les yeux et ressentez la plante de vos pieds sur le sol. Vous êtes tous reliés à la grande sphère de la Terre, au-dessous de vous. Elle est votre pôle terre. Vous pouvez maintenant vous balancer légèrement en vivant les variations de la pression sous vos pieds mais surtout en réalisant que vous êtes tous reliés aux autres par le sol.
  • En gardant les yeux clos, donnez-vous la main de façon à former un collier et respirez ensemble de la façon suivante : inspirez dans votre bras droit en remontant du bout des doigts jusqu’à l’épaule… Gardez un court instant le souffle dans votre cœur… Expirez par le bras gauche en descendant de l’épaule vers les doigts de la main… Et l’on recommence ce circuit respiratoire en partant de la main droite. (L’enseignant fait pratiquer trois passages main droite / main gauche dans le sens des aiguilles d’une montre, tout le monde respirant en même temps). Après ces trois respirations, prenez conscience du courant d’énergie qui vous traverse et qui relie toutes les personnes du cercle.
  • Nous allons vivre maintenant le « vase du pharaon ». Détachez vos mains de vos camarades et placez-les paume contre paume sur la poitrine… Inspirez profondément…En expirant et en laissant les paumes l’une contre l’autre, levez les bras en flèche vers le ciel jusqu’à ce qu’ils soient tendus… Inspirez lentement tout en ouvrant les bras en V, comme pour dessiner un vase au-dessus de votre tête… En gardant les poumons pleins, croisez les avant-bras sur la poitrine et fermez les poings pour conserver un bref moment l’énergie venue des hauteurs dans votre cœur… Expirez en ouvrant les mains, les bras et les yeux vers le sol, au centre du cercle.
  • Refaites encore deux fois le « vase du pharaon » puis sentez votre union avec les autres. N’êtes-vous pas les cellules différentes d’un plus grand corps ou les perles d’un unique collier ?

N.B. On peut aussi marquer le milieu de ce mandala humain par un objet, un bouquet de fleurs ou une bougie, par exemple.

Cet exercice que j’ai appris dans l’école de Hamid Bey est l’une des bases du yoga égyptien et correspond parfaitement aux Yamas de Patanjali. Bonne pratique !

Jacques de Coulon