Etape 2: Niyama ou comment rester soi-même

2ème partie : A la recherche du soi numérique

Deuxième étape des Yoga Sutras de Patanjali, les Niyamas sont les règles de vie envers soi-même, condition préalable pour s’épanouir et développer ses potentialités.

La première règle, shaucha, se traduit généralement par « propreté » ou « purification ». Il s’agit d’éliminer les toxines et les tensions sur le plan physique, puis de désencombrer son esprit pour le clarifier. Ces pratiques sont plus que jamais d’actualité, à notre époque numérique où nous passons de longues heures devant un écran, bombardés par de multiples informations qui s’amoncellent sous notre voûte crânienne.

La deuxième règle, samtosha signifie « contentement », « sobriété heureuse ». On est alors capable de se satisfaire de ce que l’on a, sans chercher à consommer toujours plus, à accumuler des quantités d’informations souvent inutiles. Or, comme le disait René Guénon, nous vivons « sous le règne de la quantité » en oubliant trop souvent la qualité. Samtosha nous permettra d’aller à l’essentiel en triant les données et en éliminant le superflu.

Tapah, la troisième règle, signifie la discipline dans la pratique et sera d’une grande utilité pour modérer l’usage parfois excessif des écrans.

La quatrième règle, Svadhyaya, veut dire « connaissance de soi » et rappelle la maxime de Socrate et de toute la pensée grecque, « connais-toi toi-même » . Sans cette prise de conscience, on risque d’être manipulé par d’habiles GAFAM, BATX [1] et autres entreprises technologiques, tentées de considérer la personne avant tout comme une somme de données à exploiter.
C’est justement cette quatrième règle, svadhyaya, que nous aborderons dans cette deuxième partie. Pour se lancer consciemment sur la toile, il est capital de se rappeler qui l’on est et les buts que l’on poursuit. Une exigence correspondant à Svadhyaya, la connaissance de soi.

Le traitement de l’information : naviguer sur Internet

Nous croulons trop souvent sous une avalanche d’informations. À aucune autre époque l’être humain n’a disposé d’autant de données, immédiatement disponibles. D’où l’importance de ne pas se laisser submerger par leur quantité et de savoir cultiver une certaine sobriété en se contentant de l’essentiel, ce qui correspond au sens de samtosha.

La gageure aujourd’hui n’est pas l’accès aux informations diffusées à profusion mais bien leur traitement. Comment les hiérarchiser et les structurer ? Comment distinguer l’essentiel de l’accessoire, le vrai du fallacieux ? Aucun moteur de recherche ne nous apprend à opérer ce tri. Ni non plus à nous poser les bonnes questions avant toute investigation. Elles ne fleuriront que dans notre jardin intérieur, en amont de toute navigation sur la Toile.Lorsque l’enseignant demande à ses élèves une recherche sur le Net, beaucoup accumulent un tas d’informations qu’ils réservent telles quelles, sans les structurer. Ce faisant, ils ressemblent à Nasrudin, le héros des récits d’Idries Shah : voulant bâtir sa propre maison, il prend conseil auprès de ses proches et achète tout ce qu’ils lui recommandent : briques, tuiles, poutres… Il entrepose l’ensemble pêle-mêle dans son jardin puis invite ses amis pour pendre la crémaillère. Devant leur étonnement, il s’exclame : « C’est curieux ! J’ai pourtant fait exactement ce que chacun d’entre vous m’avait dit de faire ! » Que lui manque-t-il ? Un architecte. C’est ce qui fait défaut à nombre de nos élèves : un architecte intérieur pour dessiner les plans du sujet traité dans l’atelier de leur esprit et pour guider leur « navigation » au lieu de se laisser dicter leur parcours par des algorithmes dont le fonctionnement leur échappe.

Exercice 5 : l’architecte

  • Avant la recherche : refaites l’exercice du « vent qui chasse les nuages » ou alors, après avoir brièvement pris conscience du corps puis de l’espace frontal (luminosité derrière les paupière), ouvrez les yeux et notez au centre d’une feuille blanche le sujet à traiter que vous pouvez formuler par une question. Ecrivez à côté deux ou trois mots-clés qui vous ouvriront le sujet sur le Net.

  • Pendant la recherche : après avoir tapé les mots-clés, lisez les infos qui vous viennent sur Internet, sans vous contenter des premiers sites de la liste qui correspondent en fait, soit aux plus sponsorisés, soit aux plus fréquentés, soit à ceux qui ont le plus d’affinités avec vos recherches précédentes selon l’unique critère du « règne de la quantité ». Creusez plus loin ! Notez ensuite à l’extrémité de flèches autour du sujet toutes les informations que vous désirez retenir. Vous tracez ainsi un schéma heuristique (cf. exemple ci-dessous).

schéma heuristique de l'eau

  • Après la recherche : faites le tour de tout ce que vous avez noté en visualisant brièvement chaque notion, puis numérotez-les dans un ordre logique (importance, chronologie…). Ce n’est qu’ensuite que vous pourrez écrire le plan structuré de votre thème puis rédiger un texte.

Comment sortir des sentiers battus en faisant preuve de créativité dans la recherche et en adoptant une distance critique ?  La lutte contre la standardisation est un enjeu majeur de l’éducation.

La distanciation : élargir ses perspectives

Le modèle informatique s’installe partout. Faute de formation suffisante, nous nous laissons guider par des logiciels et algorithmes dont les mécanismes nous échappent. Nous voici livrés à des procédures écrites par d’autres qui formatent l’esprit. Pensons aux iPhones et autres tablettes constituant nos tableaux de bord et régissant notre vie quotidienne. Ne devenons-nous pas parfois des moutons suivant des programmes préétablis sans s’interroger sur leur finalité ?

Outre la sponsorisation et la quantité de fréquentations, les critères de sélection des informations distillées sont aussi calculés en fonctions de mes navigations précédentes ou de mes achats sur Internet, en fonction de mes centres d’intérêt. Par exemple, si j’aime consulter tel journal sur la Toile, on m’enverra des infos sur mes thèmes de prédilection et sur des ouvrages qui les traitent, et ce parallèlement à toute recherche A titre d’exemple la modification de l’algorithme de Facebook en 2018 vise à renforcer l’identification des centres d’intérêt  de chaque individu pour prioriser les publications et leur ordre d’affichage. Plus on « like », commente ou partage les posts de ses amis, plus ils apparaîtront sur le fil d’actualité, renforçant ainsi l’amplification et l’enfermement sur des centres d’intérêt circonscrits.

Or si je ne reçois que des informations conformes à mes désirs, je risque fort de rester coincé dans ma bulle. Je serai orienté automatiquement vers ce que je pense déjà. Emmanuel Levinas parlerait de « la tyrannie du même ». Sans être confronté à d’autres points de vues que le mien, comment progresser ? C’est comme si, dans le domaine de l’éducation, on disait à l’élève de n’apprendre que ce qui l’intéresse. Il ne s’élèverait plus; il tournerait en rond dans le petit cirque de son moi.

Et si les nouvelles se bornent aux inclinations de ma personne, il n’y a plus d’informations généralisées pour toute la communauté humaine qui disparaît au profit d’une somme d’ilots disparates formée de groupes restreints par leurs affinités. Le réseau social devient le réseau des communautarismes, chaque troupeau bêlant dans son coin, abreuvé par tel type d’informations. Si je ne suis plus au courant de ce qui arrive aux gens qui se situent en dehors du cercle de mes intérêts, comment faire encore partie de la grande communauté humaine ?Pour lutter contre cette dérive, chaque élève devra apprendre à penser par lui-même. Comment ? En prenant du recul. La philosophe Simone Weil écrit que toute éducation suppose la capacité de distanciation : « La pensée doit être comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui beaucoup de forêts et de plaines. » Cette professeure n’a cessé d’exhorter ses élèves à « monter au sommet de leur montagne intérieure ». Elle explique pourquoi : « Si je monte au flanc d’une montagne, je peux voir d’abord un lac, puis, après quelques pas, une forêt. Il faut choisir : ou le lac ou la forêt. Si je veux voir à la fois le lac et la forêt, je dois monter plus haut. »

Héraclite, lui, prend l’image du fleuve. « Nous nous baignons et nous ne nous baignons pas dans le même fleuve », écrit-il. Sur la Toile, nous nous laissons trop fréquemment emporter par le flux (le fleuve) de données au point de dériver en zappant d’un contenu à l’autre : nous ne nous baignons pas dans le même fleuve. Tout change au point de nous donner le tournis. Par contre, si nous parvenons pour un temps à nous extraire du flux en prenant du recul, nous nous rappellerons notre projet initial et nous retrouverons le fil conducteur, le « même fleuve ».
Voici un exercice simple à pratiquer devant son ordinateur et qui correspond très bien à l’entraînement de svadhyaya, la connaissance de soi.

N.B. : cet exercice peut être raccourci en prenant simplement conscience du corps et des yeux en train de regarder tel site. N’oubliez pas de reformuler mentalement l’objet de votre recherche.

Exercice 6 : le rappel de soi

Interrompez un instant votre navigation sur la Toile pour prendre conscience de vous. Au lieu de vous laisser entraîner dans les méandres virtuels, observez-vous en train de surfer. Tout en gardant les yeux ouverts, prenez conscience de votre corps assis sur la chaise, de vos yeux en train de regarder l’écran, de vos oreilles en train d’écouter tel ou tel message… Bref, vous faites « un pas » de retrait, vous prenez du recul.

Regardez maintenant à la fois les contenus virtuels qui défilent, le cadre de l’écran et l’environnement de l’écran : la table, la paroi, l’imprimante… Grâce à cette vision globale, votre horizon s’élargit. Procédez de même avec le sens de l’ouïe en écoutant à la fois les sons en provenance du Net et les bruits autour de vous (chant des oiseaux, voitures dans la rue, sonneries…).

Pour terminer, rappelez-vous qui vous êtes en ce moment : telle personne en train de surfer. Par exemple, dites-vous mentalement : « Je suis Jacques (votre prénom) devant mon écran en train de mener une recherche sur la biographie de Voltaire ».

N.B. : cet exercice peut être raccourci en prenant simplement conscience du corps et des yeux en train de regarder tel site. N’oubliez pas de reformuler mentalement l’objet de votre recherche.

L’élève apprendra à cultiver sa « conscience témoin », à s’observer de temps à autres, surtout quand il surfe sur Internet et se laisse entraîner par d’autres vers des sites qu’il n’a guère choisis. Captivé, il se retrouve parfois capturé. Rien de tel, à ce moment-là, que de savoir s’extraire des espaces virtuels pour revenir dans son corps puis de prendre conscience de son environnement avec ses cinq sens. D’ailleurs, en observant nos comportements sur la Toile ou dans un grand magasin, nous rirons souvent de nous-mêmes. La faculté de distanciation n’est-elle pas la mère de l’humour ?

Le rapport à la vérité : développer son esprit critique

Développer svadhyaya (la connaissance de soi) implique de s’interroger sur notre rapport à la vérité. Comment être soi-même et se connaître réellement si nous baignons dans les approximations, voire pire, dans les fake news (fausses nouvelles) qui attisent souvent nos pulsions les plus basses en provoquant une dérive émotionnelle ?

Que la vérité existe, nul ne peut en douter. Notre intelligence n’est-elle pas orientée vers le vrai comme un tournesol vers le soleil ? Même le sceptique le plus radical proclame une vérité, à savoir que le vrai n’existe pas. La question n’est donc pas de savoir s’il y a une vérité mais de définir l’intensité de sa lumière : est-elle brillante, terne ou noire ? Pour Aristote, un jugement est vrai dans la mesure où il correspond à la réalité constatée. Or la plupart des faits sur lesquels nous nous basons ne nous viennent pas de l’expérience directe mais à travers le filtre souvent déformé des médias.

L’analyse critique des informations constitue donc un enjeu crucial de l’éducation. Prenons l’exemple d’une manifestation dans une grande ville qui a dégénéré en affrontements. L’opinion qu’on en aura dépendra de la manière dont elle est rapportée, notamment par les images. Le cameraman journaliste a pu décider de filmer surtout les interventions policières ou au contraire les attaques de groupuscules contre les forces de l’ordre. Notre opinion sera biaisée par son parti pris. Comment s’approcher au mieux de la vérité ?  En regardant et en lisant plusieurs points de vues. Et même si le document donne la parole aux différents protagonistes et que l’enseignant demande à ses élèves de relater par écrit l’événement,  on constatera aussi une assez grande diversité dans la façon de voir la manifestation. D’où l’importance de tenir compte de cette pluralité pour s’approcher du vrai.Comment se forger une opinion vraie ? Simone Weil nous donne une méthode précieuse : s’ouvrir à la pluralité des points de vue. « Quand on pense quelque chose, écrit-elle, cherchons en quel sens le contraire est vrai. » Pour éviter l’enfermement dogmatique, il convient d’apprendre aux élèves à varier leur recherche sur la Toile en recherchant systématiquement des visions dissemblables, voire contradictoires. Par exemple, si vous leur demandez de faire une recherche sur la femme dans l’islam et qu’ils tapent « femme » et « islam », ils tomberont d’abord sur des sites subventionnés par les Emirats ou l’Arabie dans lesquels on louera la bienveillance de la religion envers la gent féminine. D’où la nécessité de lire aussi des avis opposés en tapant par exemple « laïcité » , « femme » et « islam ». On vous y donnera une vision plus noire de la femme dans la religion. D’où l’exercice suivant :

Exercice 7: les points de vue opposés

Après avoir pris conscience de son corps et de son souffle, l’élève inscrit le thème de recherche sur une feuille de papier puis, au-dessous, il trace deux colonnes, A et B, B étant l’inverse de A.  Puis il se lance dans sa recherche en variant au besoin les mots clés pour obtenir des informations sur des sites variés. Il a l’obligation d’inscrire des données dans les deux colonnes.

Ce n’est qu’une fois que ce travail a été effectué que l’élève, après avoir relu les deux colonnes, se forgera sa propre opinion nuancée.

Certains cherchent à nous manipuler en nous isolant dans une seule perspective pour mieux nous manipuler par de fausses nouvelles (fake news). Les pires dérapages sont alors possibles. Platon déjà, dans son allégorie de la caverne, nous comparait à des prisonniers enchaînés dans une grotte en train de contempler un jeu d’ombres projetées sur le mur du fond par d’habiles marionnettistes. Cet homme obnubilé par des ombres pourrait très bien représenter aujourd’hui l’internaute hypnotisé par des images virtuelles et manipulé par ces marionnettistes que sont de nos jours les agents du marketing se servant de la Toile.

L’écrivain américain Nicholas Carr fait cet inquiétant constat : « Après avoir longtemps surfé sur Internet, j’ai le sentiment que quelqu’un ou quelque chose a reconfiguré mes circuits cérébraux et reprogrammé ma mémoire. » Le voici au fond de la caverne, sous l’emprise des marionnettistes. Dans le sillage de Carr, chacun se posera cette question : ai-je déjà eu cette sensation de dépossession de moi-même en naviguant sur le Web ? Plus généralement, on poussera l’élève à s’interroger sur l’origine de son opinion : dans quelle mesure vient-elle de lui ? L’a-t-il forgé en comparant divers points de vue ?

Pour se préparer à cet élargissement et à ce changement de perspective, voici un petit exercice de yoga des yeux :


Exercice 8 : variation de perspective

Variante 1
Assis, dos doit, placez l’index devant vous à une trentaine de centimètres du visage, à hauteur du regard.

Après avoir pris conscience de votre corps, fixez le regard sur le bout de l’index puis changez de perspective et regardez l’horizon devant vous, globalement en réunissant la gauche et la droite, le haut et le bas dans une seul regard. Restez bien détendu.

Exercez-vous maintenant à changer de perspective en passant du bout de l’index à l’horizon puis de l’arrière-plan à l’index. Vous accompagnerez ce mouvement de la respiration : expirez en vous recentrant sur la pointe de l’index puis inspirez en élargissant le regard vers l’horizon.

Variante 2

Regardez l’image ci-dessous: vous pouvez y contempler soit un vase blanc, soit deux visages sombres qui se font face. Exercez-vous à passer d’une représentation à l’autre, d’abord lentement, puis plus rapidement. Vous pouvez inspirer en contemplant le vase blanc puis expirer en regardant les visages. Ou l’inverse.

Figure d'Edgar Rubin

Figure d’Edgar Rubin

L’éducation est bel et bien une élévation qui offre une vision globale des choses et permet d’en discerner les différents aspects.

Comme dans de multiples aspects de la vie, tout est question de juste mesure. Après une phase d’engouement et de tout numérique, nombreuses sont les voix qui se font entendre pour appeler à une utilisation équilibrée des outils digitaux. Charge aux parents, éducateurs et enseignants d’accompagner les enfants et les jeunes afin qu’ils comprennent, décodent et développent leur Homo numericus : un être éveillé, conscient des atouts et limites de la technologie et capable d’en avoir une utilisation raisonnée et bénéfique.

Sophie Flak et Jacques de Coulon

1 Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Livre de Vie, 1967, p. 93.
2 Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Pocket, 1988, p. 116.
3 In : Les penseurs grecs avant Socrate, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 75, fragment 12.
4 Le réseau Canopé  des ressources pédagogiques pour développer l’esprit critique ; source : https://www.reseau-canope.fr/developper-lesprit-critique
5 Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Pocket, 1988, p. 120.