Professeure d’EPS, formée aux techniques RYE, Muriel Bisaccioni a effectué toute sa carrière dans des établissements sensibles. Depuis 2016, elle propose un atelier de yoga aux élèves en difficulté dans le cadre d’un dispositif relais. De quoi les aider à gérer leurs émotions et à reprendre confiance en eux. Un premier pas vers la réconciliation avec l’institution scolaire.

 

Comment avez-vous été amenée à connecter le yoga et l’éducation ?

M.B. Je pratique le yoga depuis 35 ans. J’ai eu la chance de me former auprès d’une femme formidable : Christiane Berthelet-Lorelle. Professeure de yoga et psychanalyste, elle a passé une bonne partie de sa carrière à adapter le yoga auprès d’adolescents perturbés. Sa pratique m’inspirait mais je ne savais pas moi-même comment intégrer le yoga à mon enseignement.

En l’an 2000, après 12 années à enseigner à Paris dans des établissements sensibles, je suis arrivée à Nice où j’ai été affectée au collège Jules Romains. Celui-ci accueille environ 400 enfants en difficultés scolaires.

Il y a 3 ans, la médiatrice du collège s’est formée aux techniques RYE ; c’est elle qui m’a incitée à m’inscrire aux formations. Très rapidement, j’ai pu mettre en pratique auprès des élèves, les exercices que j’apprenais lors des weekends de formation. J’ai commencé timidement, puis j’ai pris confiance en ma pratique et j’ai eu envie d’aller plus loin.

 

Quelles actions avez-vous mis en place dans votre collège ?

M.B. En 2015, j’ai proposé à mon chef d’établissement d’organiser des sessions de préparation au brevet pour les élèves de 3e. C’était ma première intervention longue. J’ai travaillé avec eux sur la concentration et la confiance en soi en utilisant notamment le principe du “lieu ressource” dans lequel les élèves peuvent se recharger pendant l’examen, se reposer sans avoir peur de l’échec.

L’atelier a très bien fonctionné. Deux jeunes filles qui l’avaient suivi ont réussi à intégrer le prestigieux lycée bilingue du Centre international de Valbonne. Une véritable réussite pour elles, à laquelle j’aime me dire que j’ai contribué.

Forte de ce succès et des retours enthousiastes des enfants, nous avons organisé avec mon chef d’établissement un atelier de yoga dans le cadre du dispositif relais mis en place au collège.

 

En quoi consiste cet atelier ?

M.B. Dans les établissements d’éducation prioritaire, il est possible de mettre en place un “dispositif relais”. C’est une dérogation accordée par l’académie qui donne une certaine autonomie pour composer des projets qui peuvent améliorer le bien-être des élèves en risque de marginalisation scolaire.

Au collège Jules Romains, notre dispositif relais est à destination des 4e et 3e. Il s’étale sur 8 semaines et s’organise autour de trois ateliers : arts plastiques, expression libre (écriture, réalisation graphique, etc.) et yoga.

Mon atelier de yoga a lieu tous les mardis matins pendant 1 heure. J’accueille un petit groupe de 5 ou 6 élèves que je complète souvent avec des volontaires qui se trouvent en salle de permanence à cette heure là.

 

Pouvez-vous nous décrire une séance type ?

M.B. Les élèves que j’accueille sont à la limite du décrochage scolaire. Par ailleurs, ils connaissent souvent des contextes familiaux difficiles. Ils ont donc une énergie en deux tonalités : soit trop forte, soit trop faible. L’objectif de mon cours est de trouver le bon équilibre.

La première chose que je fais lorsqu’ils arrivent est de leur demander comment ils se sentent : ont-ils des problèmes de sommeil, sont-ils en colère pour une raison en particulier ? J’utilise une réglette avec des émoticônes exprimant différentes émotions, que j’ai fabriquée moi-même.

Mes séances suivent ensuite la progression sur l’échelle de Patanjali. Nous travaillons à la fois sur le souffle, sur le corps et sur le mental. Les enfants ont beaucoup de mal à respirer, je leur fais allonger le souffle, ressentir l’air dans le corps. Pour les postures, mon objectif principal est la remobilisation : enlever la fatiguer, donner de l’énergie. Je travaille aussi beaucoup sur la coopération en leur faisant pratiquer des postures à deux. Cela leur apprend à faire confiance à l’autre.

Au départ, les enfants étaient un peu réticents mais je les ai vus prendre de plus en plus de plaisir au fil des séances. Ils ont aussi appris à respecter la règle du silence dans le cours, alors même que ce sont des enfants perturbateurs. Dès qu’ils arrivent, ils éteignent leurs téléphones.

 

Quels effets avez-vous pu observer sur les élèves ?

M.B. Avec les autres enseignants, nous avons constaté de nombreux points d’amélioration.

D’abord, les élèves canalisent mieux leur énergie : ils sont plus à l’écoute, détendus. Plus ouverts aussi : ils s’intéressent, posent davantage de questions. Leurs cahiers sont également mieux tenus.

Ensuite, ils prennent davantage de recul avant d’agir. Au collège Jules Romains, on peut se prendre des volées d’insultes avant même de commencer le cours. Avec les ateliers de yoga, ils prennent plus de distance, ils recherchent moins le conflit, prennent les choses avec davantage d’humour.

Surtout, nous avons constaté un véritable effet sur le vivre-ensemble. Les élèves sont plus dans l’entraide. Par exemple, j’ai été très agréablement surprise en cours d’EPS, de voir un des élèves que j’avais eu en atelier de yoga venir en aide à un camarade en difficulté lors d’un exercice de barre asymétrique. Jamais cela ne s’était produit auparavant. Ce sont ces genres de progrès très palpables qui nous incitent à poursuivre les ateliers de yoga.

 

Vous avez passé toute votre carrière auprès d’élèves en difficultés. Une vraie trajectoire de vie…

M.B. Je crois à la valeur humaine, à l’entraide. Me mettre au service de ces enfants me fait grandement progresser dans ma profession.

Au mois d’août, je vais soutenir mon mémoire du RYE. Je l’ai intitulé “De l’insulte au Vivre-ensemble”. Il est fondé sur la transformation des réactions défensives et agressives en espaces d’expérimentation. Maintenant que je suis complètement formée aux techniques RYE, l’un de mes objectifs est de transmettre aux enseignants de mon collège des pratiques de quelques minutes qui pourraient les aider à mieux gérer leurs classes. Enseigner en établissement sensible n’est pas une fatalité, il suffit simplement de connaître les bons outils.