Le déficit d’intériorité, un problème majeur de notre temps

Quand j’ai commencé à pratiquer le yoga avec mes élèves il y a une quarantaine d’années, je pouvais leur demander à tous de fermer les yeux, même si beaucoup étaient dispersés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Plusieurs éprouvent une réelle difficulté à rabattre leurs paupières comme s’ils craignaient de s’immerger dans leurs espaces intérieurs. Je ne les force pas. Mais cette réticence n’est-elle pas l’indice d’un éloignement, voire d’un oubli de l’intériorité ?

Notre époque se caractérise par une extraversion de plus en plus poussée, notamment chez les jeunes générations happées par les sollicitations extérieures et s’exilant vers les cybermondes via leurs écrans. Nous nous éloignons de plus en plus de nous-mêmes et nous nous laissons trop souvent formater par des images programmées par d’habiles manipulateurs alors que notre imaginaire demeure en friche. Hyperconnectés grâce aux nouvelles technologies, nous voici déconnectés de notre être profond. Il ne s’agit évidemment pas ici de rejeter les nouveaux moyens de communication mais bien de proposer un rééquilibrage pour que nos élèves apprennent non seulement à naviguer sur Internet mais aussi dans leurs espaces intérieurs. Le yoga les y aidera.

Le philosophe Emmanuel Levinas nous dit que l’humanité court à sa perte si l’être humain se laisse totalement identifier de l’extérieur, s’il devient une simple somme de données dans un Big Data piloté par un Big Brother. Comment résister à cet aplatissement de l’homme transformé en fantôme évanescent dans un univers de transparence absolue ? En cultivant son intériorité, en sauvegardant ce que Levinas appelle le « psychisme séparé », lieu de notre créativité personnelle qui ne se laisse pas englober dans un tout. Si nous abdiquons notre intériorité, nous risquons fort un jour d’être dépassés par la machine.

On observe aussi ce déficit d’intériorité lors des recherches que l’enseignant demande à ses élèves. Beaucoup se lancent sur le Net puis accumulent un tas d’informations qu’ils resservent telles quelles, sans les structurer. Ce faisant, ils ressemblent à Nasrudin, le héros des récits d’Idries Shah : voulant bâtir sa propre maison, il prend conseil auprès de ses potes et achète tout ce qu’ils lui recommandent : briques, tuiles, poutres… Il entrepose l’ensemble pêle-mêle dans son jardin puis invite ses amis pour pendre la crémaillère. Devant leur étonnement, il s’exclame : « C’est curieux ! J’ai pourtant fait exactement ce que chacun d’entre vous m’avait dit de faire ! » Que lui manque-t-il ? Un architecte. C’est ce qui fait défaut à nombre de nos élèves : un architecte intérieur pour dessiner les plans du sujet traité dans l’atelier de leur esprit et pour guider leur investigation au lieu de se la laisser dicter par Monsieur Google mû par la seule rentabilité.

Le retrait des sens vers l’intérieur : pratyahara

Le cinquième échelon de Patanjali, pratyahara, apparaît comme le meilleur antidote contre cette carence d’intériorité que nous venons de décrire. Pratyahara est un terme sanskrit signifiant « le retrait ». On déconnecte les sens de leurs objets extérieurs, matériels ou virtuels, pour les réorienter vers l’intérieur. « Une fois que l’on a retiré les sens de leurs objets respectifs, écrit Patanjali, ils suivent le mental, à l’intérieur » (Yoga-Sutras, II.54). Et d’ajouter : « Par là vient la plus haute maîtrise sur les organes sensoriels » (II.55). Swami Satyananda commente ainsi ces deux versets : « Les exercices de pratyahara ont tous pour but de purifier la perception sensorielle et de la tourner vers l’intérieur. » Il précise : « Impossible d’aller à dharana (la concentration) et à dhyana (la méditation) sans avoir traversé le champ de pratyahara (le retrait des sens). » Maîtriser l’empire des sens pour cultiver son intériorité : tel est le but de pratyahara.

Cette intériorisation progressive se produit évidemment dans le yoga nidra : après avoir habité l’intérieur de son corps (rotation de la conscience) puis son souffle, l’élève visualise des images mentales ou vit une histoire sur la scène de son esprit en utilisant ses sens intérieurs. Mais quels sont les tous premiers exercices à proposer, notamment lorsque certains se cabrent à l’idée de fermer les yeux ? Rappelons d’abord qu’il est contraire à l’esprit du yoga de les forcer ! Voici une pratique préliminaire pour tous et qui est une intériorisation du sens de la vue :

– Assis, redressez bien votre dos et prenez conscience de tout le corps dans l’espace de cette salle. Les yeux restent ouverts. Observez maintenant votre respiration.

– Levez votre index devant vous, à hauteur des yeux.

– Portez votre regard au loin, vers l’horizon derrière l’index. Détente : vos yeux embrassent tout l’espace à 180 degrés, de gauche à droite et de droite à gauche mais sans bouger les globes oculaires.

– Recentrez votre regard sur un point éloigné (par exemple, un point marqué préalablement au tableau noir).

– Fixez les yeux sur le bout de votre index puis respirez de la manière suivante : expirez en déplaçant le regard sur le point au loin puis inspirez en revenant sur l’index. Vivez quelques aller-et-retours entre ces deux plans visuels.

– Baissez l’index et fermez à moitié les yeux. Observez la frontière entre l’extérieur plus lumineux et l’intérieur plus ombre. Détente : les paupières sont décontractées et ne tremblent en principe pas. Vous les ouvrez plus ou moins.

– Fermez complètement l’œil droit tout en ouvrant le gauche. Placez la main droite en coque sur l’œil droit et remarquez la différence entre la droite et la gauche.

– Changez de côté (clôture à gauche, ouverture à droite).

– Et maintenant, ceux qui le désirent peuvent fermer les deux yeux et obscurcir encore plus leur espace frontal avec les mains. C’est la chambre noire.

– Reprenez conscience de votre corps, de votre souffle puis de votre environnement.

On notera qu’avec la pratique de ce type d’exercice, tous les élèves finissent par fermer naturellement les yeux. Mais comment aller plus loin et permettre aux jeunes d’évoluer dans l’espace mental, royaume de pratyahara ? En les faisant revivre intérieurement un mouvement exécuté d’abord à l’extérieur. Par exemple, ils pratiquent en un premier temps « l’arbre qui pousse », debout, avec leur corps physique : en inspirant, ils lèvent les bras vers le ciel et les redescendent sur l’expiration. Dans un deuxième temps, en position de détente, ils refont l’exercice avec leur « corps mental », ce corps dont ils se servent en rêve ou lors d’une rêverie : tout en inspirant réellement, ils se voient et se ressentent en train de s’étirer vers le haut, bien que leur corps physique soit au repos. Même chose en expirant et ainsi de suite. On respectera trois étapes dans l’apprentissage de pratyahara :

  1. Intériorisation progressive des sens, comme dans l’exemple de la vue ci-dessus.
  2. Reproduction à l’intérieur d’un mouvement ou d’une scène (par exemple une promenade de classe).
  3. Création d’une situation intérieure en utilisant la visualisation, le toucher intérieur, l’écoute et la parole mentales…

Notons enfin que pratyahara est lié à la détente puisqu’on se déconnecte du monde extérieur et de ses turbulences. C’est pourquoi, dans notre Manuel du yoga à l’école, nous avons intitulé cette étape « Gardez bon pied, bon œil par la relaxation ».

La conception des sens dans le yoga

Nous n’avons pas seulement 5 sens mais 20 ! On pense spontanément aux 5 sens de connaissance (jnanendriya) que sont la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût. Mais le yoga y ajoute 5 sens d’action (karmendriya) : la parole, la locomotion ou la marche, la préhension ou l’acte de saisir par la main, l’excrétion et la faculté de reproduction ou génération. Total : 10.

Or chacun de ces 10 sens peut fonctionner aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur quand on rêve, lorsqu’on se souvient ou quand on imagine. Nous en sommes donc à 20 puisque les dix sens ont tous leur double à l’interne : intérieurement, je peux voir mon chat, entendre son miaulement, le caresser, lui parler, saisir une balle et la lui lancer, courir derrière lui… Tout cela sur la scène de mon esprit.

Qui suis-je ? Une source de conscience qui, à longueur de journée et de nuit (en rêve) se tourne comme un miroir vers les objets qu’elle perçoit ou manipule à travers les 20 canaux des sens. Pratyahara ferme les portes du monde extérieur pour m’ouvrir celles de mon royaume intérieur. Mais y suis-je vraiment roi ou suis-je en présence d’une jungle qui m’envahit et dans laquelle je me perds ? Pratyahara m’apprendra à régner sur mon intériorité.

Les sens intérieurs, clés de l’apprentissage

Le développement des sens intérieurs ouvre de nombreuses et vastes perspectives dans le domaine de l’apprentissage, notamment de l’assimilation du savoir. On peut s’en servir dans quasiment toutes les disciplines. Par exemple, on revivra intérieurement une scène historique, on dessinera un triangle rectangle puis on fera scintiller ses propriétés ou l’on écrira intérieurement une phrase dans la couleur de notre choix. En philosophie, je demande à mes élèves de se mettre à la place de Descartes, devant sa cheminée,  dans leur espace intérieur, et de suivre sa démarche jusqu’à la certitude du cogito. L’essentiel est de tenir compte des étapes de Patanjali et de commencer par une prise de conscience du corps puis du souffle avant de travailler sur le plan mental.

Les sens intérieurs n’ont pas le même lieu d’ancrage dans le cerveau que leurs homologues extérieurs. D’où cette loi : plus on utilise de sens (extérieurs et intérieurs) pour l’assimilation d’une matière, mieux elle sera apprise, chaque sens correspondant à une zone spécifique du cerveau. Voici un exercice d’apprentissage de vocabulaire anglais. L’élève a devant lui une liste à savoir. Après avoir lu les mots et les avoir éventuellement écrits, voire insérés dans des phrases, il suivra ces étapes décrites ici pour une classe :

– Yeux fermés, prenez conscience de votre corps, de votre souffle, puis reposez-vous dans l’espace frontal pour observer la luminosité filtrant à travers les paupières.

– Ouvrez les yeux et lisez le premier mot ou la première phrase. Refermez-les pour vous répéter mentalement l’expression tout en la visualisant. Par exemple, vous prononcerez intérieurement « The bird is flying in the sky » tout en voyant un oiseau prendre son envol. Ne vous limitez pas au sens intérieur de la vue : il se peut que vous écoutiez le cri de l’oiseau ou que vous sentiez le vent marin fouetter vos joues s’il s’agit d’une mouette.

– Passez au mot suivant selon la même démarche : lecture les yeux ouverts puis prononciation intérieure couplée à une évocation mentale, les yeux clos.

– Après avoir passé en revue tous les termes, vous pouvez vous repasser la liste si vous estimez que le vocabulaire n’est pas encore acquis. Pour terminer, vous prendrez à nouveau conscience de votre respiration puis de votre corps.

Remarque : cet exercice présente une façon d’opérer mais il en existe évidemment bien d’autres. A chacun de trouver la méthode d’assimilation qui lui convient le mieux !

 

Jacques de Coulon