Retrouver son corps

Quand un projet « prend corps », il tend à se réaliser concrètement. De même la réalisation de soi passe par le corps qui, pour Spinoza,  est l’expression de l’âme dans l’espace-temps : « L’âme et le corps sont une seule et même chose, tantôt conçue sous l’aspect de la pensée, tantôt sous celui de l’étendue » écrit le philosophe.

La personne devient ce qu’elle est par son corps. Coupée de lui, elle risque de rester à l’état de projet, désincarnée, flottant dans ses élucubrations mentales ou dans les cybermondes, sans « prendre corps ». D’où l’importance d’habiter pleinement son corps. Or aujourd’hui beaucoup de gens et particulièrement les jeunes passent des heures assis devant leurs écrans, entraînés dans des spirales virtuelles. Hyper-connectés technologiquement, les voici bel et bien déconnectés du réel, oublieux de leur corps. Dans nos écoles aussi, ils vivent à longueur de journée dans leur mental abreuvé de mathématiques, de sciences ou de langues, appelés à traiter moult informations.

Ce ne sont hélas pas les moments de sport une ou deux fois par semaine qui suffiront à combler ce déficit somatique. Le corps y est d’ailleurs souvent traité comme un simple objet. Dans notre système, le virtuel et l’intellectuel n’étouffent-ils pas le domaine corporel en le réduisant à la portion congrue ?

Se relier à la prise de terre pour ne pas perdre pied

Cet oubli du corps, nous l’avons dit, empêche l’élève d’être vraiment lui-même. Il enfle virtuellement et mentalement mais demeure en réalité entre deux mondes, comme un avatar de lui-même. Pire, sans ce « pôle-terre » qu’est le corps, il court le risque de disjoncter, comme l’écrit très joliment Al Gore : « En l’absence de prise de terre, il existe un danger sérieux. De la même manière, un être humain qui n’est pas relié à la terre, corps et âme, fait peser une menace sur tout ce qu’il touche. » C’est exactement ce que l’on observe de nos jours : des planificateurs au mental hypertrophié considèrent le monde comme un terrain de jeu à manipuler et à exploiter outrageusement. La sauvegarde de l’environnement suppose une réhabilitation de la relation au corps.

Dans nos écoles, après des heures de sollicitation intellectuelle, l’esprit des élèves sature et leur tête risque d’exploser. Ils n’arriveront à se concentrer que s’ils reviennent dans leur corps. C’est là, grâce à leur prise de terre, qu’ils retrouveront l’énergie nécessaire pour rebondir et poursuivre leur but. Pensons à Antée, héros de la mythologie grecque ! Il était invincible tant qu’il touchait la Terre. Mais dès qu’il décollait, il devenait très vulnérable. Pour ne pas perdre pied à tous points de vue, apprenons à nous relier à notre « pôle-terre » par notre corps ! Il s’agit là d’un défi éducatif majeur.

Asana : développer une qualité par une posture corporelle

Yoga signifie étymologiquement « jonction ». Et d’abord avec le corps. Patanjali l’avait bien vu : on ne peut ni se concentrer, ni méditer sans passer préalablement par le corps. La troisième étape des Yoga-Sutras, c’est asana, mot qui veut dire « posture assise ». Ce n’est que plus tard que les asanas se sont élargies à toutes sortes de poses ou de mouvements inspirés de la nature et plus particulièrement des animaux : l’arbre, le chat, le cobra, la sauterelle…

« La posture sera à la fois ferme et confortable (sthira et sukkham) » écrit Patanjali. Il s’agit de trouver un juste équilibre entre l’effort et la détente dans un état d’attention sans tension, en pleine conscience. On trouve d’innombrables asanas et beaucoup sont praticables en classe, comme nous l’avons montré dans notre Manuel du yoga à l’école dans le chapitre « Mettez-vous en bonne posture ! »

Le corps et l’esprit sont intimement liés, dans le yoga comme chez Spinoza. Le corps manifeste concrètement une disposition mentale et les tensions psychiques se répercutent sur le plan physique. Mais l’inverse est aussi vrai : en dénouant le corps, on détend l’esprit et en adoptant une posture corporelle, on induit l’attitude mentale correspondante. Par exemple, l’asana de la feuille pliée dite aussi de la lune (Shashankasana) est propice à la concentration et au recueillement, la posture de l’arbre (Vriksasana) développe l’équilibre intérieur et toute pratique d’assouplissement entraîne la souplesse d’esprit. Voici un exercice appris de mon maître égyptien pour faire grandir la confiance en soi en vue d’un avenir serein. Je l’ai souvent pratiqué avec mes élèves et il s’intitule « Le Pharaon » ou « l’Arbre de vie » :

  1. Levez-vous et mettez-vous en position debout correcte. Les pieds sont parallèles, écartés à la largeur du corps.
  2. Placez les mains contre les hanches et basculez le bassin en serrant les fessiers et en tournant légèrement les genoux vers l’extérieur. Sentez votre enracinement. Vous garderez cette position de bascule du bassin durant tout l’exercice.
  3. Enlevez les mains du bassin, laissez les bras pendre le long du corps et tournez les paumes vers l’avant.
  4. Redressez bien le dos, comme si un fil vous tirait vers le haut au-dessus de votre tête. Les épaules se trouvent en arrière, détendues. Rentrez un peu le menton pour que la nuque soit dans le prolongement du dos.
  5. Réalisez la force de cette posture du pharaon debout et répétez plusieurs fois mentalement : « J’ai confiance en moi ».
  6. Soyez maintenant un « arbre de vie » en respirant de la manière suivante :
  • Inspirez en allongeant le souffle, en serrant simultanément les poings et en ressentant l’énergie (la sève)  qui monte de la plante des pieds (de vos racines) jusqu’à la voûte crânienne. Tout le cerveau, le sommet de l’arbre, se retrouve irrigué de sève.
  • Expirez en desserrant les poings et en redescendant vers la voûte plantaire.
  • Refaites plusieurs fois ce cycle respiratoire de montée de la sève.
  1. Etirez les bras vers le ciel en montant sur la pointe des pieds puis détendez-vous.

Pour développer telle ou telle qualité, on demandera aux enfants quel animal ou quelle autre réalité dans la nature l’incarne le mieux. Ainsi, la souplesse sera reliée au chat, la force au lion, la solidité à la montagne… Ensuite on remarquera qu’une posture de yoga précise correspond à presque toutes ces aptitudes.

Comment introduire les asanas en classe ?

Les enfants et les adolescents ont besoin de bouger. Ils seraient vite lassés par de longues positions immobiles, à moins de les introduire sous forme de jeux, comme le célèbre exercice du « Stop ». L’enseignant détermine à l’avance trois ou quatre postures qu’il fait vivre aux élèves puis qu’il numérote, par exemple :

1. Le vase (bras en V).                          2. L’archer vers la droite.

3. L’archer vers la gauche.                   4. Le pharaon debout (voir supra).

Les élèves marchent ensuite dans la salle de classe et lorsque l’enseignant crie « Stop » suivi d’un numéro, chacun s’immobilise comme une statue après avoir pris la pose adéquate. Dans la position, tenue une dizaine de secondes, les enfants arrêtent aussi de penser en se concentrant sur le corps. Puis ils repartent.

Une autre façon d’introduire cette étape de Patanjali consiste à proposer un enchaînement de mouvements accompagnés du souffle et vécus en toute conscience. Cette alliance du geste, de la respiration et de la conscience permet d’habiter vraiment le corps. Le modèle de ces séries est la fameuse « salutation au soleil » (Suryanamaskara) de la tradition du yoga mais on peut la raccourcir ou l’adapter comme nous l’avons fait dans notre livre avec « La petite salutation au travail », voire avec « L’arbre qui pousse » dont il existe de nombreuses variantes.

En conclusion, il est capital d’entrecouper de longues leçons basées sur l’intellect par un travail corporel. À défaut, les élèves perdront vite pied. Déracinés, ils seront K.O et sombreront sans doute dans un chaos mental. Ne l’oublions jamais : le corps est notre petite planète où nous nous ressourçons. Une petite planète, un microcosme à l’image de tout l’univers, le macrocosme, comme le dit l’antique texte de l’Upanishad : « Le feu devint parole et pénétra dans la bouche ; le Souffle universel (Vayu) devint souffle de vie (Prana) et pénétra les narines ; le Soleil devint vue et pénétra les yeux ; les herbes et les arbres devinrent poils et pénétrèrent la peau. »

Jacques de Coulon